«Priez pour nous»: un silence monacal glaçant

Pour le réalisateur Jean-Francois Poisson, «le sujet du documentaire résonne tellement dans l’actualité».
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Pour le réalisateur Jean-Francois Poisson, «le sujet du documentaire résonne tellement dans l’actualité».

« Le sujet du documentaire résonne tellement dans l’actualité », dit d’emblée le réalisateur Jean-François Poisson. Dans Priez pour nous, lui et son équipe mettent en lumière les témoignages de plusieurs victimes — majoritairement mineures au moment des faits reprochés — d’abus sexuels commis depuis des décennies au sein de l’Église. Cette semaine encore, une action collective a été intentée contre le diocèse de Québec. Parmi les membres de l’Église visés par des allégations d’agressions sexuelles dans cette procédure légale, on retrouve les noms d’au moins 85 religieux, dont l’influent cardinal Marc Ouellet. Si, pour l’instant, rien n’a été prouvé par un tribunal, le diocèse refuse de commenter et continue de se murer dans le silence.

« Le jeu du silence dure, comme si nous étions restés dans les années 1950. Leur complicité est révoltante », poursuit Jean-François Poisson. En entrevue, le cinéaste ne cache pas sa colère à l’égard du clergé qui agit comme si aucun abus sexuel n’avait été commis par ses membres. « Nous avons été abasourdis par leur réaction à nos demandes de rencontre. Ils nous en ont mis plein la vue, j’étais hors de moi ! Je n’avais jamais vécu une chose pareille. J’ai été très déçu par leur comportement : ils ont accepté de nous parler à trois différentes reprises, puis ils ont annulé à la dernière minute. Ils nous ont même demandé la liste de nos questions, de nos intervenants en amont. »

Le cinéaste confie aussi avoir reçu une demande étrange de la part de l’Église. Il s’est ainsi vu proposer l’organisation d’une entrevue commune entre Mgr Christian Lépine et la juge Pepita G. Capriolo, chargée du rapport de l’enquête indépendante sur les plaintes à l’endroit de l’ex-prêtre Brian Boucher. L’entretien n’a finalement jamais eu lieu.

« Nous pensions vraiment qu’en 2022, il y aurait une certaine ouverture et que tout le monde serait capable de se questionner, sans être dans la confrontation, ajoute Jean-François Poisson. Il a été très compliqué pour nous de mettre cette absence de dialogue à l’écran. Nous avons donc décidé d’enregistrer nos réunions de production et de les intégrer dans Priez pour nous. » Une tension et un désarroi qui se ressentent par ailleurs au fil des quatre épisodes du documentaire, au détriment, bien sûr, des religieux.

Pourtant, à la genèse de Priez pour nous, Jean-François Poisson tenait à avoir une série nuancée. « Parce qu’il est évident que les histoires des victimes sont bouleversantes, et que nous voulions éviter tout sensationnalisme, il était important pour nous de parvenir à une conversation avec les instances religieuses, se souvient le réalisateur. Notre intention n’a jamais été d’être vindicatifs. Notre objectif était vraiment d’avoir le point de vue de l’Église aujourd’hui, de lui donner une chance de s’exprimer. » Jean-François Poisson espérait aussi que son documentaire puisse mener vers des solutions et remettre en question, peut-être, celles qui sont déjà mises en place.

Notre intention n’a jamais été d’être vindicatifs. Notre objectif était vraiment d’avoir le point de vue de l’Église aujourd’hui, de lui donner une chance de s’exprimer. 

 

Un portrait global manquant

Comme l’évoque la cheffe de l’équipe d’enquête de La Presse, Katia Gagnon, dans Priez pour nous, il manque un portrait global de la situation au Québec sur les abus sexuels commis par les prêtres.

« On ne sait pas combien il y a de victimes, d’agresseurs, de complices. On ne sait pas non plus où se sont déroulés les faits, sur quelles périodes », rappelle Jean-François Poisson. Avec son documentaire, il a plutôt souhaité prendre le pouls sur le terrain que de se lancer dans une enquête globale, vraisemblablement vaine au vu de l’opacité de l’Église.

L’abolition du délai de prescription civile en matière d’agression sexuelle, survenue en juin 2020 au Québec, a été le parfait prétexte pour rendre hommage au combat des victimes, dit le réalisateur.

« Certaines d’entre elles se battent depuis une vingtaine d’années déjà, car c’est un processus judiciaire qui est très long », explique Jean-François Poisson. « L’ampleur du problème est telle que nous nous sommes rendus partout au Québec pour discuter avec les victimes d’abus sexuels », insiste-t-il. Et les populations autochtones n’y échappent pas. Un an après l’éclatement du scandale des pensionnats, qui a fait se déplacer le pape François pour présenter ses excuses aux Autochtones, les témoignages des Autochtones ne se sont pas fait attendre.

« Avec la visite du pape qui approchait, nous nous devions d’interroger des victimes autochtones dans Priez pour nous. Il était essentiel de leur tendre le micro », ajoute le réalisateur.

Priez pour nous

Canal D, dès le 26 août, 22 h

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