Pris au piège de «Katrina»

Les actrices Adepero Oduye (à gauche) et Cherry Jones, dans l’une des scènes de la nouvelle série
Photo: Apple TV + Les actrices Adepero Oduye (à gauche) et Cherry Jones, dans l’une des scènes de la nouvelle série

Comme beaucoup, Cherry Jones garde un souvenir précis du 29 août 2005, quand l’ouragan Katrina a frappé La Nouvelle-Orléans et provoqué la mort de près de 1600 personnes en Louisiane : elle était sur les planches d’un théâtre de Broadway pour la pièce Doubt. « De retour chez moi, je scrutais, horrifiée, les nouvelles qui, dans les jours qui ont suivi, n’ont fait qu’empirer à cause des inondations », raconte-t-elle.

Et puis, il y a eu cet article de la reporter Sheri Fink publié en 2009 dans le New York Times Magazine — une enquête journalistique qu’elle a publiée dans un livre en 2013, Five Days at Memorial: Life and Death in a Storm-Ravaged Hospital — relatant le calvaire vécu à l’hôpital Memorial, où plusieurs centaines de patients et de membres de l’équipe médicale ont attendu jusqu’à cinq jours dans un bâtiment privé d’électricité avant d’être évacués. Peu de temps après, quelques dizaines de cadavres y avaient été découverts.

« Personne n’avait encore été accusé de quoi que ce soit, mais on disait déjà qu’il y aurait probablement eu des recours à l’euthanasie, se rappelle la comédienne. Après tout ce qu’ils avaient enduré, l’ensemble du personnel médical allait devoir se défendre. »

Five Days at Memorial, de John Ridley (12 Years a Slave) et de Carlton Cuse (Lost, Bates Motel), est ainsi une fiction adaptée du travail d’enquête de Sheri Fink. Cherry Jones incarne avec brio la docteur Susan Mulderick, directrice des soins infirmiers et cheffe des interventions lors de l’ouragan Katrina au Memorial. La Dr Mulderick va devoir prendre de lourdes décisions, notamment en ce qui concerne le tri des patients à transférer et le sort des plus critiques d’entre eux, ceux qui agonisent dans une chaleur accablante. Se préparer à un tel rôle soulève, de fait, des enjeux éthiques et une implication sans commune mesure.

« J’ai la chance de côtoyer des médecins depuis longtemps et j’ai pu les interroger scrupuleusement sur les protocoles hospitaliers ou les tâches des gestionnaires médicaux, par exemple. Je leur ai aussi demandé concrètement ce qu’ils auraient fait s’ils avaient été à l’hôpital Memorial pendant Katrina. Leur réponse a été qu’ils espéraient ne jamais avoir à se retrouver dans ce genre de situation ! » explique Cherry Jones.

Au front

  

Comment savoir ce qui pourrait, ou devrait, être fait lorsque la vie humaine est en jeu ? Sans jugement ni injonction, la série a le mérite, et le courage peut-être, d’affronter ces questions de société avec une précision percutante où s’entremêlent fiction et réalité grâce, entre autres, à l’intégration d’images d’archives au récit. « Sur le tournage, nous étions tous très conscients de ce que nous étions en train de faire. Nous nous devions de démontrer un respect indéfectible pour les victimes et les soignants », souligne-t-elle.

Parce que Five Days at Memorial se déroule dans un hôpital, les pistes narratives à explorer abondent. On y traite également des injustices raciale et économique, des changements climatiques, mais aussi et surtout de l’échec flagrant des infrastructures et des autorités qui n’ont eu de cesse de se renvoyer la balle pendant ces cinq jours critiques.

« Déjà, dans cette ère prépandémique, nous savions que nos travailleurs de la santé étaient des soldats de première ligne », rappelle Cherry Jones. Selon elle, nous vivons désormais dans un monde qui donne l’impression que les adultes ont abandonné leurs responsabilités, ce qu’illustre remarquablement la série.

« Nous élisons pourtant nos dirigeants afin de prendre les décisions difficiles, mais rien ne se passe. Nous devons être prêts à faire des sacrifices, surtout les jeunes générations », poursuit-elle. En cela, Cherry Jones estime que la série Five Days at Memorial est essentielle car elle pourra, éventuellement, encourager des « conversations nécessaires ».

Stupéfiante plongée

Five Days at Memorial est l’une des fictions les plus saisissantes, bouleversantes, radicales de l’année, qui nous replonge dans les eaux troubles de Katrina au sein d’un hôpital de La Nouvelle-Orléans, isolé, délaissé et livré à lui-même, sans vivres ni équipements médicaux fonctionnels. À peine sommes-nous sortis de la plus récente crise sanitaire mondiale que cette série de John Ridley et Carlton Cuse reflète avec une justesse inquiétante et une colère nécessaire les dilemmes et les sacrifices éthiques auxquels font face les personnels soignants. Rarement une distribution dans son ensemble a été aussi stupéfiante et crédible.

Five Days at Memorial
★★★★1/2

Apple TV+, dès le 12 août



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