«The Lake»: j’ai pour toi un lac

L’acteur Jordan Gavaris et le scénariste Julian Doucet sur le plateau de la série «The Lake»
Photo: Prime Video L’acteur Jordan Gavaris et le scénariste Julian Doucet sur le plateau de la série «The Lake»

Il faut causer avec des touristes étrangers et des personnes immigrantes pour constater que, si certaines choses relèvent ici de l’évidence, cette évidence ne l’est pas entièrement pour tous. Par exemple, derrière les clichés entourant les grands espaces canadiens se cachent des phénomènes culturels que plusieurs jugent banals, la vie de chalet par exemple. Dans des pays en voie de développement et surpeuplés, on commence par rêver à se loger, pas à des vacances dans une maison en bois rond.

Tous les personnages de la comédie The Lake possèdent ce luxe, l’étalent sans gêne, fiers propriétaires de demeures dont certaines n’ont rien à envier à l’opulence des châteaux de banlieue. Mais au milieu de cette nature luxuriante et face à un magnifique lac tranquille, un microcosme typiquement canadien semble imperméable aux appels au calme de la forêt. Ici se côtoient des enfants non binaires, des gais férus de références télévisuelles, des manipulatrices de première classe, le tout dans une mosaïque multiethnique et multiculturelle qui aurait fait rêver Pierre Elliott Trudeau.

Julian Doucet, scénariste et concepteur de cette comédie produite pour les studios Amazon, ne s’en cache pas : il cherchait à dynamiter « cette tradition bien ancrée dans l’imaginaire canadien ». Celui qui possède également une longue feuille de route comme acteur voulait remettre en question cette culture en y parachutant des personnages qui en sont très loin, issus des minorités visibles et sexuelles, offrant ainsi un contraste saisissant « avec cette idée que se trouver près d’un lac, c’est en quelque sorte se retirer du monde ». Dans The Lake, il semble impossible d’y échapper.

J’avais beaucoup de liberté, mais les gens d’Amazon revenaient souvent avec le mot “grounded” — ça me rendait absolument fou ! En fait, ils souhaitaient que ça soit ancré dans un certain réalisme, alors que j’adore repousser les limites et insuffler du ridicule.

 

Au bout du fil, dans une salle d’attente d’aéroport quelques heures avant la présentation de la série en clôture du festival Inside Out de Toronto, Julian Doucet semble voir ce projet comme un joli coup de chance. Établi à Los Angeles avant la pandémie, ce créateur parfaitement bilingue, originaire d’Ottawa, est revenu vivre à Montréal, où il a conçu en partie The Lake, peaufinant cette idée qu’Amazon trouvait particulièrement séduisante, s’inscrivant dans son désir, tout comme chez Netflix, de produire sur d’autres territoires que les États-Unis.

« Insuffler du ridicule »

« J’avais beaucoup de liberté, mais les gens d’Amazon revenaient souvent avec le mot “grounded” — ça me rendait absolument fou ! En fait, ils souhaitaient que ça soit ancré dans un certain réalisme, alors que j’adore repousser les limites et insuffler du ridicule. » The Lake n’en manque pas, généré en bonne partie par Justin (Jordan Gavaris), trentenaire de retour d’Australie, fraîchement séparé après une longue relation avec son partenaire, désireux de renouer avec sa fille biologique, Billie (Madison Shamoun), qu’il a jadis donnée en adoption.

Les voilà réunis dans le coin idyllique de l’enfance de cet homme flamboyant, à deux pas du chalet familial où réside Maisy-May (Julia Stiles), la demi-sœur de Justin, suave et charmante, du moins en surface. Beaucoup d’enjeux tournent autour de la véritable appartenance de cette résidence — les histoires d’héritage sont multiples —, mais ils révèlent surtout des dynamiques interpersonnelles plus complexes. Billie s’inquiète d’être la personne noire des environs, mais elle va vite comprendre que sa différence n’en est qu’une parmi tant d’autres.

En fait, on a parfois l’impression d’être dans un quartier multiethnique — ou bobo ! — de Toronto plutôt qu’à North Bay, où fut entièrement tournée la série à l’été 2021. Car non seulement Maisy-May partage sa vie avec Victor (Terry Chen), un homme d’origine asiatique, mais l’un de leurs deux enfants métissés, Opal (Declan Whaley), refuse toutes les étiquettes, s’habille comme bon lui semble, et n’a rien à envier à Margie Gillis lorsque vient le moment de préparer un numéro de danse pour le spectacle amateur annuel de la communauté des riverains. « Opal représente le futur, affirme Julian Doucet. Il ne s’identifie pas à un genre, mais à des icônes culturelles, et ses parents l’acceptent ainsi. D’ailleurs, on voit de plus en plus de parents comme ceux-là. »

À côté de ces esprits rebelles, d’autres représentent la frange plus traditionnelle de ce milieu somme toute conservateur, des Canadiens pur sirop d’érable qui ne brillent pas toujours par leur perspicacité, des figures forgées par Doucet et ses scénaristes « avec humour et amour, sans les ridiculiser… mais un peu quand même ! »

Celui dont on peut entendre la voix dans les deux langues officielles si l’on emprunte les autobus et les trains d’OC Transpo à Ottawa (« C’est mon plus grand public ! ») a fait le choix de la scénarisation il y a une décennie après une riche carrière sur les planches, également comme dramaturge. « Au Festival de Stratford, je participais à un atelier sur une de mes pièces et une comédienne m’a dit, craignant de m’offenser : “Votre écriture rappelle beaucoup la télévision.” » Ce fut loin d’être une insulte, et cela l’a plutôt incité à s’inscrire au Canadien Film Centre en 2010.

« Le paysage de la télévision a beaucoup changé, et j’adore travailler en équipe. Lorsque j’écris, j’incarne tous les personnages, et mon expérience théâtrale m’aide beaucoup à trouver le bon rythme pour chacun. Comme j’aimais de moins en moins me faire voir comme acteur, le fait que personne ne me regarde me convient parfaitement. Et, dit-il dans un grand éclat de rite, je me trouve excellent ! »

The Lake

Prime Video, dès le 17 juin

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