«Borgen»: retour vers le futur

Dans ce quatrième volet, toujours signé Adam Price, les années ont passé. Nous avions laissé Birgitte Nyborg (Sidse Babett Knudsen) après une victoire électorale et nous la retrouvons une décennie plus tard. Ses enfants ont grandi, le monde a changé.
Mike Kollöffel Netflix Dans ce quatrième volet, toujours signé Adam Price, les années ont passé. Nous avions laissé Birgitte Nyborg (Sidse Babett Knudsen) après une victoire électorale et nous la retrouvons une décennie plus tard. Ses enfants ont grandi, le monde a changé.

La fiction pourchasse la réalité. Si une équipe de scénaristes surdoués avait voulu s’inspirer magistralement dudilemme très cornélien déchirant en ce moment Steven Guilbeault, ministre fédéral canadien de l’Environnement, elle n’aurait probablement pas pu aboutir à mieux que la nouvelle saison de la série politique danoise Borgen. La production sera diffusée cette semaine sur Netflix.

L’écologiste de stricte obédience, cofondateur d’Équiterre, a annoncé début avril l’approbation du projet d’extraction pétrolière Bay du Nord. La décision antinomique a été dévoilée deux jours après la publication d’un rapport apocalyptique du GIEC implorant le monde entier de diminuer radicalement la consommation des énergies fossiles. Ce jour noir comme du Brent, le ministre canadien n’a pas avalé une couleuvre, mais un anaconda.

De même, dans la quatrième saison de Borgen, pour la femme politique danoise Birgitte Nyborg (jouée par la toujours irréprochable Sidse Babett Knudsen). Les trois premières moutures de la série retraçaient sa montée au sommet. À la fin de ce cycle, elle démissionnait de son poste de première ministre du Danemark. On la retrouve maintenant neuf ans plus tard, toujours cheffe de son parti centriste, mais cette fois ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de coalition dirigée par une autre femme. La démocratie du royaume repose sur un vote proportionnel qui répartit bien plus équitablement les sièges que le mode de scrutin du Québec ou du Canada, et force des gouvernements de coalition.

Le nœud dramatique occupant les dix nouvelles heures du récit est révélé dès les premières secondes avec la découverte d’un gigantesque gisement de pétrole au Groenland. Son exploitation pourrait rapporter 2000 milliards de couronnes et assurer la belle vie aux quelque 60 000 Groenlandais. La grande île de l’Arctique est une colonie danoise quasi autonome depuis 2009. Elle détient les pouvoirs dans 32 champs de compétences, tandis que Copenhague conserve la mainmise sur des domaines régaliens, la politique monétaire, la défense et les affaires étrangères.

Birgitte Nyborg doit donc se décider. Doit-elle autoriser l’exploitation pétrolière comme l’a fait le vrai de vrai ministre Guilbeault ? D’ailleurs, pour en rajouter, ce n’est pas beaucoup plus divulgâcher de dire que la compagnie susceptible d’exploiter le pétrole groenlandais est canadienne. Ou la ministre doit-elle plutôt rester fidèle au programme de son parti strictement écolo et démissionner sans renier ses idéaux ?

La série danoise continue ainsi dans sa manière particulière de poser des questions de fond sur l’art bien difficilede gouverner, en donnant encore l’impression d’écrire à chaque épisode un chapitre du Prince de Machiavel. Les saisons précédentes ont déjà permis de se demander comment s’articulent les moyens et les fins en politique ; si le pouvoir sert à se maintenir aux manettes ou à satisfaire le peuple ; si l’autorité légitime découle de la bonté morale ; s’il vaut mieux être respecté ou aimé ; et puis comment concilier vie privée et vie publique.

Le choix déchirant concernant la crise climatique (et le poids des beaux principes face à des centaines de milliards de dollars) débouche sur bien d’autres problèmes d’actualité. Il est bien sûr question des échanges inégaux et racistes entre le Danemark et sa colonie, mais aussi de la dérive des médias traditionnels, de l’insupportable tyrannie des réseaux sociaux, de la corruption politique et de la minuscule place des petites nations dans le grand jeu géopolitique mondial.

Penser global, créer local

 

Bref, la série s’internationalise alors que les premières propositions restaient au plus près du siège du gouvernement à Copenhague, surnommé Le Château (Borgen) par les Danois. Le tournage au Groenland rajoute de l’exotisme et fait encore une fois regretter que les productions québécoises, faute de moyens, ne puissent pas se tourner en hiver et loin, voire très, très loin de Montréal.

La série confirme aussi le principe culturel qui fait incarner des histoires localement pour les rendre universelles. Borgen a été tournée à l’origine pour le grand public danois, mais est devenue une création de niche ailleurs dans le monde. Elle a été vendue dans 190 marchés. Avec The Killing, The Bridge et Wallander, elle a stimulé l’intérêt mondial pour la télévision scandinave.

Fin 2021, Netflix ne proposait pas moins de 70 séries des pays du nord de l’Europe. Il n’est donc pas étonnant que la chaîne en ligne mondialisée Netflix se soit associée à la télé danoise DR1, créatrice de Borgen, pour relayer mondialement cette quatrième saison.

Il y a d’ailleurs quelque chose de l’énergie du Nordic Noir dans cette production, malgré son sujet et son ancrage. Comme ce genre policier, la série politique reste réaliste et quasi documentaire, dans une ambiance éthiquement complexe où l’apparente perfection de surface cache de profondes tensions sociales et des enjeux fondamentaux, sans oublier les rebondissements narratifs qui donnent du sel au récit. Encore dans cette saison, chacun des épisodes se termine sur une surprise étonnante qui fait repartir l’intrigue dans une direction insoupçonnée.

La série politique emprunte aussi à certains romans policiers l’exposition de la vie familiale et personnelle des protagonistes. Borgen représente mêmela banalité de la vie quotidienne d’une ministre par ailleurs à tu et à toi avec les plus puissants de ce monde.

La workaholic Nyborg, âgée de 53 ans, dort mal maintenant et elle a tiré le mauvais ticket à la loto de la ménopause. On la voit tenter de se rafraîchir un peu avant une entrevue télévisée, sortir en grande chaleur d’une réunion capitale, réclamer un autre déodorant…

Sa relation avec son ex semble cependant au beau fixe, alors que leurs difficultés de couple s’exposaient dans les premières saisons. Leur fille, très affectée par leur séparation, vit maintenant aux États-Unis. Leur fils passe son temps entre ses deux parents et un activisme animaliste hors-la-loi qui embête et sert sa ministre de mère encore et toujours capable de détourner les pires situations à son avantage, quitte à « maganer » ses proches au passage.

Cette série pionnière n’a toujours aucun équivalent, ni ici ni ailleurs. Elle continue de faire la leçon, quoi, dans un créneau extrêmement difficile à manier, celui de la fiction politique, qui délasse parfois de la pénible réalité…

Borgen. Le pouvoir et la gloire

Netflix, dès le 2 juin

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