L’écho des pensionnats pour Autochtones à l’écran

Sara Rankin Kistabish dans le rôle de Sarah enfant, et Russell Flamand dans le rôle de Rémi enfant
Photo: Radio-Canada Sara Rankin Kistabish dans le rôle de Sarah enfant, et Russell Flamand dans le rôle de Rémi enfant

On dit souvent qu’il faut le voir pour le croire. Alors Sonia Bonspille Boileau nous l’a montré. La réalisatrice mohawk présentait, mardi, une série télévisée sur l’histoire des pensionnats pour Autochtones, Pour toi Flora, qui paraîtra à l’antenne de Radio-Canada et qui a été produite en collaboration avec APTN (Aboriginal Peoples Television Network).

Cette série raconte l’histoire de Flora, une petite fille anichinabée qui est enlevée à ses parents pour être placée au pensionnat, et celle de son frère, Rémi. Magnifiquement joués par deux jeunes comédiens autochtones, Flora et Rémi enfants rendent toute la vulnérabilité et la candeur de ceux qui ont été arrachés à leur famille, pour être plantés dans un milieu où tout leur était culturellement étranger.

Il s’agit d’une première série de fiction réalisée en français par une Autochtone à Radio-Canada. Et c’est sans doute la première fois qu’on verra autant de comédiens autochtones à l’antenne francophone de la télévision d’État.

Au moment du lancement de la série, au Cinéma du Musée, les larmes venaient aux yeux de plusieurs à l’évocation de cette période sombre de l’histoire autochtone. Plusieurs Autochtones se remémoraient leurs propres expériences au pensionnat. C’est le cas de Madeleine Basile, Atikamekw de La Tuque qui a été placée au pensionnat de Pointe-Bleue (aujourd’hui Mashteuiatsh) durant dix ans, et qui se souvenait des brosses avec lesquelles on la frottait vigoureusement, comme pour que sa peau, naturellement sombre, devienne plus claire.

« On a été enlevés de notre vie en forêt avec ma famille, mes grands-parents, ma mère, se remémore-t-elle. Avant les pensionnats, on était bien. Moi, je viens d’une famille qui était très bien structurée. Nous vivions sur le territoire, nous chassions. Nous sommes encore des chasseurs-cueilleurs. Je venais d’avoir six ans et ils sont venus nous chercher en autobus. On est partis au pensionnat. Ça a pris toute la journée pour se rendre à Pointe-Bleue. Et au pensionnat, j’ai été séparée de mes grandes sœurs, de mes frères, de ma petite sœur… »

Une histoire québécoise

 

Sonia Bonspille Boileau dit s’être inspirée de l’histoire de son grand-père, qui a été placé dans un pensionnat du nord de l’Ontario avec plusieurs membres de sa famille. « Il a vu sa sœur aînée pour la première fois, de loin. On l’a présenté à distance et il n’avait pas le droit d’interagir avec elle », raconte-t-elle. La réalisatrice tenait absolument à ce que l’action de la série se déroule en français, notamment parce qu’elle constate que c’est au Québec que l’histoire des pensionnats est la moins connue. L’histoire se déroule donc en Abitibi, et les personnages autochtones sont anichinabés et ils échangent, lorsqu’ils le peuvent, en anichinabémowin.

« Je suis très ému d’entendre ma fille parler anichinabémowin », glisse Carlos Kistabish, le père de Sara Rankin Kistabish, qui joue le rôle de Flora enfant. Lui-même dit ne maîtriser la langue de ses parents qu’à 40 %, tandis que la mère de Sara, Sally Rankin, également anichinabée, dit pouvoir lire la langue, mais non la parler.

Ce sont deux aînés de la communauté anichinabée de Pikogan, Norman Kistabish et Emily Mowatt Kistabish, qui ont agi en tant qu’entraîneurs linguistiques sur le plateau et qui ont appris des rudiments d’anichinabémowin aux comédiens. La série comporte d’ailleurs une version doublée dans cette langue autochtone.

On a été enlevés de notre vie en forêt avec ma famille, mes grands-parents, ma mère

 

Mardi, Sonia Bonspille Boileau précisait que plusieurs survivants des pensionnats qu’elle a rencontrés lui avaient indiqué que « tout le monde n’était pas méchant » au pensionnat. Aussi a-t-elle voulu en tenir compte dans le traitement de la série, même si elle souligne que même les personnages bienveillants étaient liés au système d’assimilation mis en place.

Les premiers épisodes de la série, dévoilés mardi, témoignent d’ailleurs d’une remarquable subtilité, sans esquiver les grands débats de l’heure, dont la brutalité policière et le profilage racial.

Reste que parmi les Autochtones qui étaient dans l’assistance au moment du dévoilement de presse, on sentait une très grande satisfaction de voir enfin l’histoire telle qu’ils la perçoivent ainsi portée à l’écran.

Représenter toutes les nations

 

« Les acteurs venaient de plein de nations différentes », précise Sonia Bonspille Boileau. Même si l’histoire de Pour toi Flora se déroule en Abitibi, elle voulait que « toutes les autres nations qui ont subi ça, les Atikamekw, les Mohawks, les Cris et les Innus » se sentent représentés.

Pour le comédien innu Charles Buckell-Robertson, qui incarne Rémi à l’âge de 30 ans, Pour toi Flora sera la première occasion de regarder une série télévisée en entier, puisqu’elle fait écho à sa réalité.

Une série de visionnements privés de la série auront lieu dans les différentes communautés anichinabées de l’Abitibi. « Pour ceux qui ne veulent pas le regarder tout seuls à la maison, qui aimeraient mieux le regarder avec du soutien, en groupe ou en famille », poursuit Sonia Bonspille Boileau.

Ralentie par la pandémie, la réalisation de la série de six épisodes d’une heure avait été entamée bien avant la découverte, il y a un an, des restes de dépouilles d’enfants autochtones au pensionnat de Kamloops.

 

Dans une version précédente de ce texte, le Cinéma du Musée était désigné comme le cinéma du Musée des beaux-arts de Montréal.

Pour toi Flora

En ligne dès le 26 mai sur ICI TOU.TV EXTRA. La série sera diffusée sur ICI TÉLÉ et APTN au cours des prochains mois.

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