«Les enfants invisibles»: dans l’angle mort de la maladie mentale

Les trois enfants de Varda Étienne participent à la série documentaire «Les enfants invisibles».
Photo: Radio-Canada Les trois enfants de Varda Étienne participent à la série documentaire «Les enfants invisibles».

« Mes enfants ont toujours su que j’avais une maladie mentale. » L’animatrice Varda Étienne — atteinte de bipolarité et du trouble de personnalité limite, des diagnostics qu’elle révélait en 2009 dans Maudite folle — a conçu la série documentaire Les enfants invisibles à partir de sa propre expérience. « Égoïstement, je l’ai fait pour moi, parce que j’ai pu constater les effets et les répercussions de ma maladie sur eux. Je me suis aussi dit que je ne devais pas être la seule, confie-t-elle. Puis, j’ai réalisé que je n’avais jamais vu d’émission qui donne la place et l’occasion à ces enfants-là de s’exprimer. Il était donc plus que nécessaire de faire quelque chose à ce propos. »

Les enfants invisibles sont ainsi le surnom de ceux qui ont un parent souffrant d’un trouble de santé mentale, ceux que personne ne remarque vraiment. Bien souvent, ils portent sur leurs épaules le poids d’un mal tout aussi imperceptible et qui n’est pas le leur. Alors que, selon les chiffres officiels, près de 20 % de la population québécoise est touchée par ce type de maladie au cours de sa vie, on devine que le nombre de mineurs concernés est considérable.

J’ai pu voir à quel point ces enfants, une fois devenus adultes, font preuve de résilience et d’amour inconditionnel pour leurs proches

 

Mathieu Caron est l’un d’eux. Aujourd’hui dans la trentaine, il se souvient notamment pour Les enfants invisibles qu’à l’âge de 8 ans, le personnel hospitalier lui avait demandé de surveiller la prise de médicaments de sa mère schizophrène à la sortie d’un séjour en psychiatrie. Peu de temps après, celle-ci s’enlevait la vie, laissant malgré elle son fils impuissant. « Ce témoignage m’a beaucoup ébranlée, mais aussi apaisée. J’ai pu voir à quel point ces enfants, une fois devenus adultes, font preuve de résilience et d’amour inconditionnel pour leurs proches, raconte avec une vive émotion Varda Étienne. Personne, pendant le tournage, ne m’a dit “moi, j’aurais voulu qu’on me déplace de chez mes parents”. » Touchante mais jamais pathétique, la série documentaire surprend par la justesse de son ton, et jongle savamment entre confessions d’anonymes et de personnalités publiques et interventions de spécialistes en santé mentale.

Les paradoxes de la santé mentale

« Ces enfants ont beaucoup à partager », poursuit-elle. Quand la production des Enfants invisibles a été lancée, il a suffi d’un instant pour que l’équipe croule sous les témoignages. « J’ai toujours pensé que lorsqu’on fait partie de l’entourage de quelqu’un qui a des problèmes de santé mentale, qu’il s’agisse des conjoints, des amis, des collègues, etc., on a le choix de partir. Un enfant, non », précise la conceptrice de la série, qui met ici son éloquence au service de la cause.

Si le fait d’évoquer publiquement les enjeux de santé mentale est plus que jamais d’actualité, Varda Étienne ne peut s’empêcher d’y voir une certaine forme d’hypocrisie. « Faire des campagnes de sensibilisation, c’est beau, mais très concrètement, il y a encore des gens qui sont jugés ou qui perdent leur travail à cause de leur état de santé », explique-t-elle. Et les médias n’y échappent pas. Après avoir laissé mûrir l’idée pendant une dizaine d’années, Varda Étienne ne s’est décidée que très récemment à matérialiser Les enfants invisibles. « J’aurais pensé recevoir plus d’intérêt de la part des producteurs », s’étonne-t-elle.

Après plusieurs refus, elle en a finalement discuté avec Véronique Cloutier, « qui n’est pourtant pas en manque de propositions », s’amuse l’animatrice. La femme incontournable du paysage audiovisuel québécois embrassera le projet quasi instantanément. Quelques mois plus tard, le résultat rend « humblement fière » la créatrice de la série documentaire. « Grâce aux Enfants invisibles, je peux dire que j’ai réussi ma carrière télévisuelle », admet-elle avec toute la pétulance qu’on lui connaît.

Un Québec qui délaisse ses enfants

Mais Varda Étienne est bien loin de se contenter de cette satisfaction personnelle et souhaite pousser la réflexion plus loin. Selon elle, « le Québec n’aime pas assez ses enfants », et elle n’hésite pas à s’approprier les termes entendus dans Les voleurs d’enfance de Paul Arcand. « Ces enfants invisibles, qui pourtant seront l’élite de demain, sont livrés à eux-mêmes. Ça prend une intervention d’urgence », prévient-elle.

« J’espère qu’en visionnant Les enfants invisibles, le gouvernement saisira l’ampleur du problème, se remettra en question. » Et, dans ce cas, que pourrait-il faire pour leur venir en aide ? Varda Étienne a pensé à tout. « Il faut protéger nos enfants et mettre en place un système de prise en charge rapide, pourquoi pas dans une maison de répit, lors d’une hospitalisation ou d’une crise d’un parent ? »

Les enfants invisibles

Véro.tv (sur ICI Tou.tv), dès le 17 mai

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