La commission Charbonneau décortiquée, dix ans plus tard 

Les journalistes et rédacteurs principaux André Noël et Alain Roy, et le réalisateur Sébastien Trahan devant l’édifice qui a abrité la commission
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les journalistes et rédacteurs principaux André Noël et Alain Roy, et le réalisateur Sébastien Trahan devant l’édifice qui a abrité la commission

« Un chum, ct’un chum. » Au-delà de cette formule culte, que reste-t-il de la commission Charbonneau, de ses témoins vedettes, de ses révélations-chocs ? Dix ans après le début des travaux, la plateforme Crave présente une toute nouvelle série documentaire qui revisite les moments phares de ce qui aura été l’un des meilleurs feuilletons d’après-midi en ville.

Ceux qui sont restés scotchés devant les chaînes d’information entre mai 2012 et novembre 2014 ne doivent pas s’attendre à apprendre de nouvelles informations fracassantes dans Corruption. Les révélations choc de la commission Charbonneau, qui sera disponible à compter du 18 février.

Monsieur 3 % et Monsieur TPS

Pas aussi fracassants, du moins, que les témoignages à l’époque des désormais célèbres « Monsieur 3 % » et de « Monsieur TPS ». Certes, mais les cinq épisodes de la série permettent quand même de se replonger dans toutes ces histoires touffues de collusion et de financement politique illégal. L’occasion de regarder les choses avec une autre perspective, quitte à mieux saisir certains détails qui nous avaient sans doute échappé.

« Personne ne se souvient de tout, sauf si tu as lu le rapport, et très peu de personnes l’ont lu. Tout le monde pense tout savoir sur la commission Charbonneau, mais ce n’est pas vrai. C’est tellement complexe. Même s’il n’y a pas de grosses révélations à proprement parler, les gens ont quand même l’impression d’en apprendre au cours des cinq épisodes », explique le réalisateur Sébastien Trahan, épaulé dans ce projet par les journalistes André Noël et Alain Roy, qui ont également rédigé une partie du rapport final de la commission Charbonneau.

Un bilan à défendre

Après moult discussions, ils ont réussi à convaincre la juge France Charbonneau de partager ses souvenirs de la commission. On peut aussi entendre dans la série plusieurs témoins clés, dont l’entrepreneur Lino Zambito ou encore les anciens syndicalistes Jocelyn Dupuis et Ken Pereira.

D’autres brillent par leur absence, à commencer par l’ancienne vice-première ministre Nathalie Normandeau. Le commissaire Renaud Lachance a lui aussi décliné toute demande d’entrevue, lui qui avait défrayé la chronique en 2015 en formulant dans le rapport final une dissidence avec la juge Charbonneau sur le financement politique.

Le désaccord entre l’ancien vérificateur général et France Charbonneau a laissé un goût amer à plusieurs Québécois, qui ont eu l’impression que la commission a accouché d’une souris.

« Au lendemain du dépôt du rapport, plusieurs médias titraient que personne n’avait reçu de blâme. Nous qui avons rédigé 1000 pages du rapport, on n’en croyait pas nos yeux. Lisez-le, le rapport. Il y a plusieurs personnes qui se font sérieusement écorcher là-dedans. La réception médiatique a vraiment été étrange », déplore Alain Roy, en rappelant que le but d’une commission d’enquête n’est pas de mettre des gens en prison.

Pour ce journaliste d’expérience, la commission Charbonneau fut essentielle, ne serait-ce que pour prendre acte de l’ampleur de la collusion et de la corruption entourant l’industrie de la construction. Concrètement, elle aura contribué à faire baisser le prix des travaux à Montréal et à assainir le financement des partis politiques, souligne-t-on.

« C’était une commission d’enquête très vaste. À ma connaissance, aucune commission n’a ratissé aussi large. Les partis politiques ont été sur la défense, les syndicats aussi. Des ingénieurs ont été radiés. Ça a été un gigantesque travail de faire des liens entre tous ces gens-là. Ça n’aurait pas pu être fait qu’avec les enquêtes policières », ajoute André Noël, autrefois journaliste d’enquête à La Presse.

Mieux vaut en rire

 

Bref, cette nouvelle série permettra sans doute de réhabiliter la commission Charbonneau dans l’opinion publique, même si ce n’était pas l’objectif avoué lorsque Bell a mandaté Sébastien Trahan il y a un an et demi pour mener ce projet à bon port. Lui et ses deux complices ont pu débusquer les perles oubliées de la commission, entre autres le témoignage de l’ancien numéro deux de la Ville de Montréal Frank Zampino, à qui l’on doit l’illustre phrase : « Je ne confirmerais pas non plus que je ne pourrais pas l’exclure. »

Difficile aussi ne pas esquisser un rictus en revoyant le passage devant la commission de l’entrepreneur Nicolo Milioto, alias « M. Trottoir », qui disait ne pas savoir ce qu’était la mafia. Les deux premiers épisodes, qui traitent de l’influence du crime organisé et la corruption à Montréal, sont ponctués de ce genre d’extraits savoureux qui font rire — jaune —, mais rire quand même.

Les trois épisodes suivants, qui n’ont pas été présentés en exclusivité aux médias, aborderont tour à tour le Fonds de solidarité FTQ, la Ville de Laval, les élections clés en main et le financement des partis politiques provinciaux.

Dans le dernier épisode, il y sera entre autres question de ce pour quoi l’ex-premier ministre Jean Charest et Marc Bibeau, l’ancien argentier du Parti libéral du Québec, n’ont pas été appelés à témoigner. Il ne faut pas cependant s’attendre à une réponse plus élaborée de la juge Charbonneau, outre que ce qui a déjà été dit.

Dix ans après que s’est amorcée l’une des commissions d’enquête les plus marquantes de l’histoire, quelques zones d’ombre persistent. Qui plus est, « partout où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie », et le travail de la commission Charbonneau sera sans doute à refaire d’ici quelques années, prédit Sébastien Trahan, cynique, mais fier que les Québécois aient eu le courage de s’attaquer à la corruption.

Corruption. Les révélations choc de la commission Charbonneau

Sur Crave dès le 18 février

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