Les visages de la violence faite aux femmes

Ingrid Falaise interroge les proches de victimes de féminicides dans la série documentaire «Femme, je te tue».
Photo: Investigation  Bell Média Ingrid Falaise interroge les proches de victimes de féminicides dans la série documentaire «Femme, je te tue».

Des femmes maltraitées, voire sauvagement tuées par des hommes simplement parce qu’elles sont des femmes : deux nouvelles séries documentaires se penchent sur les nombreux cas de féminicide ayant marqué le Québec ces dernières années et sur les différents visages de la violence conjugale.

Dans Femme, je te tue, diffusé à Investigation à compter de la semaine prochaine, ce sont les histoires de Clémence Beaulieu-Patry, Marylène Levesque, Sonia Raymond, Milia Abrar, Francine Bissonnette, Jaël Cantin, Josiane Arguin et Véronique Barbe qui sont portées à l’écran. Plutôt leur meurtre, en fait, perpétré par un conjoint violent, une simple connaissance ou parfois même un parfait inconnu.

« Ce qui les unit, tous ces hommes-là, c’est qu’ils se sentent légitimes de tuer une femme parce qu’ils sont des hommes. […] Le féminicide, c’est un problème qui s’inscrit dans le temps, un problème chronique dans notre société », a laissé tomber la réalisatrice Mariane McGraw en conférence de presse cette semaine.

Hors de question toutefois de mettre au centre de l’histoire ces meurtriers. Chaque épisode de la docusérie, qui en compte huit, se veut plutôt un hommage à ces femmes disparues tragiquement. « Parce qu’on n’a pas le droit de les oublier », comme le répète si bien à chaque début d’émission l’animatrice Ingrid Falaise.

C’est elle qui part à la rencontre des proches des victimes — parents, amis, copains — pour recueillir leurs souvenirs, parfois des dizaines d’années plus tard. On voit notamment témoigner pour la première fois la mère de Marylène Levesque, cette jeune femme de 22 ans assassinée violemment en 2020 dans une chambre d’hôtel de Québec.

« C’est de loin la série la plus émotive que j’ai eue à animer. Aller à la rencontre de proches qui ont choisi de m’ouvrir leur maison, leur cœur, leur horreur, leur peine, ça me touche immensément », confie, émue, Ingrid Falaise.

Les épisodes s’accompagnent également d’images d’archives et d’entrevues d’experts, récoltés par la recherchiste spécialisée en affaires criminelles Sarah Bernard, afin de remonter le fil des événements qui vont mener au meurtre, à l’enquête et au procès. On mêle ainsi, de façon « unique » dit-on, les codes traditionnels de la série documentaire avec ceux de la série policière.

« Ç’a été un grand défi, reconnaît pour sa part Sarah Bernard. Ce sont des histoires difficiles à entendre, plus difficiles encore à raconter. Mais c’était notre mission que d’exposer les différents visages de cette violence faite aux femmes. »

Car parler de féminicides, c’est parler beaucoup de violence conjugale, oui, mais aussi « d’agression sexuelle, de misogynie, d’exploitation sexuelle et de crime d’honneur », ajoute Ingrid Falaise. C’est aussi une occasion pour chacun de se demander « ​comment aider à arrêter toute cette violence envers les femmes ? »

L’équipe espère que la docusérie permettra d’ouvrir la discussion et d’éveiller les consciences sur ce fléau, qu’elle permettra à des gens de reconnaître « les différents signaux de violences » et les poussera « à intervenir ».

Journalisme d’incursion

C’est sensiblement les mêmes motivations qui ont mené à la réalisation de la docusérie Pas une de plus d’Ève Lamont et diffusée également à partir de la semaine prochaine, celle-ci sur les ondes d’ICI RDI.

Cette fois-ci, on s’éloigne volontairement du féminicide, qui défraie le plus la chronique. « Ça, c’est la pointe de l’iceberg. Pour chaque femme assassinée ou sauvagement agressée, il y a des milliers de femmes qui souffrent en silence de la “petite” violence conjugale », a fait valoir Yves Thériault, producteur au contenu, en conférence de presse cette semaine.

Cette « petite violence conjugale », il la qualifie de « sournoise ». Elle est verbale, psychologique ou encore économique. Elle ne tue pas les femmes, mais elle les « détruit à petit feu ».

Pour aider les victimes — et leurs proches — à la reconnaître, et surtout pour s’en sortir, Pas une de plus propose donc une immersion dans des maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. On y suit plusieurs intervenantes, comme Mélanie ou Georgia, dans leur travail au quotidien.

« Ce n’est pas dans nos habitudes d’ouvrir nos portes. [C’était] pour démystifier ce que sont les maisons d’hébergement. L’accueil que les femmes reçoivent, notre approche bienveillante, dans le non-jugement. […] Si, à travers tout ça, on a pu rassurer une ou deux femmes sur le fait qu’elles sont capables, qu’elles peuvent appeler, qu’il y a des ressources pour elles, on a vraiment accompli notre mission », a lancé Georgia en conférence de presse.

En raison de la « grande fragilité » de ces femmes en hébergement, le tournage a été « complexe », reconnaît la réalisatrice Ève Lamont. Pour des raisons de sécurité, il fallait s’assurer de l’anonymat de chacune d’elles. Les défis liés à la pandémie ont aussi ajouté leur lot de complications.

« Ces femmes sont dans une tourmente constante. Elles sont au cœur de plein d’enjeux : de sécurité, de garde et la peur de vivre les conséquences de participer à cette docusérie », souligne Mélanie.

Chose certaine, c’était le rôle de Radio-Canada, en tant que service public, d’aborder de front ces questions-là, estime pour sa part Luce Julien, directrice générale de l’information des Services français. « On a fait tellement de reportages, tous les médias, sur la question de la violence conjugale. Mais là, on le vit. […] Cette approche de journalisme d’incursion, ça parle beaucoup, ça parle plus que des chiffres, plus que n’importe quel reportage. »

 

Femme, je te tue / Pas une de plus

Investigation, à partir du 25 janvier, 22 h/ICI RDI, dès le 26 janvier, 20 h

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