Des pénis et des hommes

Approchée  par Urbania pour porter ce documentaire au ton léger malgré le sérieux du sujet, l’humoriste  et scénariste Kim Lévesque-Lizotte mentionne avoir hésité, mais très peu de temps.
Valérian Mazataud Le Devoir Approchée par Urbania pour porter ce documentaire au ton léger malgré le sérieux du sujet, l’humoriste et scénariste Kim Lévesque-Lizotte mentionne avoir hésité, mais très peu de temps.

La journée de travail est terminée. Vous prenez le métro et profitez des quelques minutes avant votre arrêt pour regarder des vidéos de chatons sur votre cellulaire quand une photo d’un pénis en érection surgit soudain à l’écran. Quelqu’un, près de vous, probablement dans la même voiture, a envoyé une photo de son membre par l’entremise d’AirDrop, une fonctionnalité d’iPhone. L’image non sollicitée apparaît sans même qu’on ait accepté le transfert. C’est la façon moderne de « flasher » ses organes génitaux, sauf que cette fois-ci l’anonymat est préservé.

L’anecdote nous est racontée par une jeune femme qui a vécu cette situation dans le métro de Montréal. Celle-ci s’exprime dans le cadre du documentaire Allô, voici mon pénis, qui cherche à comprendre ce qui se cache derrière cette pratique. Car, bien que la majorité des photos de pénis ne soient pas envoyées ainsi, il n’en demeure pas moins que les dick pics gagnent en popularité.

Approchée par Urbania pour porter ce documentaire au ton léger malgré le sérieux du sujet, l’humoriste et scénariste Kim Lévesque-Lizotte mentionne avoir hésité, mais très peu de temps. « Je me suis rendu compte que ça me permettait de parler de tous les sujets que j’avais envie d’aborder : notre rapport à la sexualité, notre rapport à la masculinité, les relations hommes-femmes, l’intimité numérique et les violences faites aux femmes. » Des sujets qui sont tous importants pour elle.

« Tout ce qui empêche une femme de s’épanouir à 100 % dans la société me préoccupe beaucoup, et je pense que c’est exponentiel depuis que j’ai une fille », laisse tomber l’humoriste au bout du téléphone, qui tente, entre deux questions, de nourrir et de divertir Marguerite, âgée de trois ans et demi.

Le documentaire d’une heure illustre, à travers cinq chapitres aux titres bien pensés, ce qu’est une dick pic, pourquoi il s’agit d’un phénomène qui prend de l’ampleur, ainsi que les effets que ce cliché peut avoir sur le destinataire. Pour ce faire, près d’une trentaine d’invités aux expertises diverses ont participé à l’œuvre.

Tout ce qui empêche une femme de s’épanouir à 100 % dans la société me préoccupe beaucoup, et je pense que c’est exponentiel depuis que j’ai une fille.

Esprit transactionnel

Parmi ceux-ci, la docteure en psychologie de l’Université polytechnique de Kwantlen, en Colombie-Britannique, Cory Pederson est sans doute l’une des plus éclairantes sur le sujet. Cette professeure a réalisé une étude, l’une des premières dans le monde, sur les photos de pénis, afin notamment de comprendre leur raison d’être.

Après avoir sondé 1087 participants — dont 48 % ont déjà publié une photo non sollicitée —, Mme Pederson a pu dégager six raisons qui expliquent l’envoi de ce genre d’image. En première place se trouve « l’esprit transactionnel ». Selon son étude, 44 % des hommes enverraient un cliché dans le but d’en recevoir un à leur tour, ou bien d’avoir un rapport sexuel. Ensuite, 33 % des hommes photographieraient leur organe génital afin de « chasser un partenaire ».

Ces hommes ne sont pas « mal intentionnés », indique Kim Lévesque-Lizotte. « Ce sont eux qu’il faut éduquer sur le fait que leur geste n’est pas banal, mais plutôt une agression ! » dit-elle. « C’est sûr que, si tout ce que tu as vu, c’est de la pornographie hétéronormée qui commence par une érection et qui finit par une éjaculation, tu penses que c’est ce qu’une femme désire et veut voir, ajoute-t-elle. Ce n’est pas [forcément] le cas. »

Une partie du long métrage s’intéresse d’ailleurs à l’aspect identitaire que peut avoir le phallus pour un homme. « Depuis qu’ils sont tout petits, ils se font dire qu’avoir un gros pénis, c’est important. Que le pénis, c’est le centre de leur sexualité, que c’est comme ça qu’ils vont faire jouir les femmes », explique Kim Lévesque-Lizotte après avoir discuté avec Marc Lafrance, sociologue et professeur agrégé à l’Université Concordia.

Elle pense notamment aux vestiaires des hommes : « Il y a une hiérarchie qui se crée. Qui a un pénis prépubère, qui a un pénis développé. Les hommes se mettent une grande pression par rapport à ça et pensent que toute leur sexualité va tourner autour de ça. »

Ensuite viennent les raisons d’hommes qui sont plus, voire totalement, conscients du traumatisme qu’une photo de leur pénis peut causer. En troisième place, à 18 %, se trouve ainsi la « gratification sexuelle », soit, en quelque sorte, l’exhibitionnisme. Le cas du métro en est un excellent exemple.

En quatrième place, à 9 %, se trouve le désir d’exercer « un pouvoir ou un contrôle » sur le destinataire. Les personnalités publiques sont davantage victimes dans ce cas, comme en témoigne la nouvelle mairesse de Longueuil, Catherine Fournier, dans le cadre du documentaire. La journaliste sportive Chantal Machabée établit même une corrélation directe entre le nombre de photos de pénis qu’elle reçoit et les défaites du Canadien de Montréal.

Finalement, à égalité à 6 %, viennent les « problèmes d’enfance non réglés » et la « misogynie ». Envoyer une dick pic à des femmes sert « à rappeler à ces femmes-là qu’elles ne sont que des objets sexuels qui devraient servir à l’homme. C’est violent. [C’est comme si on leur disait :] rappelle-toi ta place », explique avec dépit Kim Lévesque-Lizotte, qui a elle-même tenté une expérience dans le cadre de l’œuvre. Après une semaine sur Tinder et Snapchat, elle a reçu quelques photos de pénis, sans bonjour ni présentation. Une expérience qui l’a pour le moins troublée.

Réussir sa dick pic

« Ce n’est pas un comportement qui est seulement violent et négatif. Le même comportement peut être acceptable », reconnaît l’animatrice du documentaire, qui mentionne que recevoir une photo de pénis peut en effet être agréable et s’intégrer à des préliminaires amoureux. L’important est d’avoir le consentement de son ou de sa partenaire.

« Ce n’est pas un documentaire pour culpabiliser les gens ou pour nous rappeler que les hommes sont dangereux. C’est un documentaire qui est là pour décortiquer un problème, pour comprendre des comportements humains qui sont assez primaires et qui sont exacerbés par les réseaux sociaux », précise-t-elle.

Le documentaire s’achève d’ailleurs avec l’autrice et ex-travailleuse du sexe Mélodie Nelson qui donne des conseils à un homme sur les façons de réussir sa dick pic. « C’est surtout pour ne pas condamner le geste lorsque c’est intime et consensuel », dit Kim Lévesque-Lizotte. « On ne parle jamais de comment les hommes peuvent susciter le désir, être sexy. C’est tabou. Ça demande beaucoup de vulnérabilité, et ça, ce n’est pas valorisé dans la masculinité », explique-t-elle.

L’humoriste, scénariste et maman conclut avec l’ultime volonté qui se cache derrière ce documentaire : « Les femmes ont du désir et ont envie de vivre une vie érotique et d’avoir une intimité numérique. C’est juste qu’on ne veut plus être agressées. »

 

Allô, voici mon pénis

Sur Crave, dès le 22 décembre

À voir en vidéo