«Station Eleven», apprivoiser la fin du monde

Une scène du premier épisode de la série de science-fiction «Station Eleven», avec Jeevan (Himesh Patel, excellent) et Kirsten (Matilda Lawler, huit ans, une révélation)
Photo: HBO Une scène du premier épisode de la série de science-fiction «Station Eleven», avec Jeevan (Himesh Patel, excellent) et Kirsten (Matilda Lawler, huit ans, une révélation)

Quiconque a lu Station Eleven d’Emily St. John Mandel, dont la version française a été publiée en 2016 chez Alto, n’a pu qu’être inquiet à l’idée que ce roman postapocalyptique fasse l’objet d’une adaptation cinématographique, comme cela avait été annoncé à l’époque. Récit touffu raconté de façon non linéaire, mettant en scène de très nombreux personnages, optant pour plusieurs genres de narration, mêlant survivance et arts « parce que survivre ne suffit pas » (oui, un emprunt à Star Trek) : faire tenir tout cela en deux heures était mission impossible. À moins de perdre beaucoup.

Soulagement, alors, quand il a été annoncé que le titre couronné du Prix des libraires du Québec (catégorie Roman hors Québec) serait plutôt adapté en série. Dix épisodes d’une heure, quelle joie ! Puis, de nouveau, l’inquiétude. Station Eleven suit en effet les conséquences d’une pandémie de grippe qui, en deux semaines, éradique 99 % de la population mondiale. Après deux années en temps de COVID, alors que les nerfs sont à vif et le moral sous zéro, a-t-on besoin de cela ? Le visionnement des trois premiers épisodes impose une réponse positive. En tout cas, pour qui apprécie la télévision exigeante où aucun détail n’apparaît sans rebondir plus tard, où les questions posées trouvent des réponses éclairantes… mais qui soulèvent d’autres questions. Et ainsi de suite.

Pour tout cela, Station Eleven donne l’impression qu’elle se consommera mieux en rafale, surtout pour qui n’a pas lu le roman ou n’est pas amateur d’histoires d’anticipation. À ces derniers, un conseil : il faut persévérer. Développée pour la télévision par Patrick Somerville (Maniac, The Leftovers) et réalisée par Hiro Murai (Atlanta, les clips de Childish Gambino), la série adopte la structure du roman, qui va d’une époque à l’autre et qui, dans ses premières sections, s’attarde sur un temps et un ou des personnage(s) avant de se tourner vers un autre moment et d’autres gens. Mais les « tableaux » ainsi présentés s’emboîtent bientôt et le résultat est spectaculaire d’intelligence.

Sobriété et décence

 

Le premier épisode place la situation, de façon dramatique, mais sans faire preuve de voyeurisme. Il y a là une décence bienvenue par les temps qui courent. Par exemple, l’impact direct de la pandémie se voit en quelques secondes passées dans une salle d’urgence débordée ou quand la caméra s’élève au-dessus de la ville désertée, figée sous la neige, ses rues encombrées de voitures abandonnées. Quant à ses effets à long terme (la plus grande partie du récit se déroule 20 ans après la chute de la civilisation), on les devine d’entrée de jeu : des cochons sauvages se nourrissent dans des ruines… que l’on réalise être celles d’un théâtre lorsque le temps bondit de deux décennies en arrière et que l’on se retrouve dans une représentation de King Lear.

Bam ! La mort et l’art entrent en scène, main dans la main. Essentiels à la suite des choses, ils sont entre autres véhiculés par Arthur, un acteur très connu (Gael García Bernal, efficace et trouble) ; Jeevan, un spectateur allumé et sensible (Himesh Patel,excellent) ; et Kirsten (Matilda Lawler, une révélation), actrice âgée de huit ans que l’on retrouve, 20 ans plus tard, sous les traits de Mackenzie Davis (The Turning). Le deuxième épisode se concentre d’ailleurs sur cette dernière et sur la Traveling Symphony, troupe itinérante composée de comédiens et de musiciens qui offrent Shakespeare aux survivants. Là se trouve le cœur qui bat de Station Eleven. Une scène consacrée à une représentation du groupe en fait la preuve touchante.

L’autre incarnation de l’art se fait à travers une bande dessinée de science-fiction intitulée… Station Eleven. Un élément qu’une partie des lecteurs du roman avaient trouvé irritant. Il risque d’en aller de même pour les spectateurs de la série face à cette pièce qui agace dans sa façon parfois plaquée d’apparaître et de faire décrocher du récit. Mais elle est aussi — et surtout — un fil conducteur très important.

Pour tirer sur le fil en question, Miranda (Danielle Deadwyler, charismatique), une experte en logistique, mais également autrice de la fameuse bande dessinée. Le troisième épisode lui est consacré et il permet, à l’aide de plusieurs détails déposés précédemment, de faire les ponts nécessaires à la cohésion de tout ce qui suivra et où interviendra ce personnage incontournable des récits postapocalyptiques : le Prophète charismatique (qui prend ici les traits de Daniel Zovatto).

Tout cela — le vécu d’enfants qui ont traversé la fin du monde et celui de ceux qui n’ont jamais connu celui d’avant ; les exigences âpres nécessaires à la survie ; la nature humaine parfois belle et droite, souvent brutale et égocentrique — peut sembler lourd. Ça l’est. Mais Station Eleven contient aussi sa part de légèreté dans ses notes d’humour ; de profondeur et d’originalité dans son discours sur l’art ; de beauté dans ses images ; et d’importance dans son propos.

 

Station Eleven

À HBO et Crave, dès le 16 décembre

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