Regarder l’horreur sur la Toile dans les yeux de 9 à 5

«C’était vraiment un des objectifs, de faire plonger les téléspectateurs dans l’univers des modérateurs de contenu, mais aussi de leur faire vivre l’expérience de ce que ces personnes-là vivent chaque jour, détaille la réalisatrice Mélanie Charbonneau. J’avais envie que les gens le comprennent de manière épidermique.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «C’était vraiment un des objectifs, de faire plonger les téléspectateurs dans l’univers des modérateurs de contenu, mais aussi de leur faire vivre l’expérience de ce que ces personnes-là vivent chaque jour, détaille la réalisatrice Mélanie Charbonneau. J’avais envie que les gens le comprennent de manière épidermique.»

Appels à la haine, meurtres, viols, pornographie juvénile : ces sujets font l’objet de vidéos diffusées sur la Toile à toute heure du jour et de la nuit. Bien que les algorithmes tentent de préserver les yeux des plus innocents, certains contenus passent néanmoins entre les mailles du filet. Des humains prennent alors le relais et visionnent des heures de violence chaque semaine. La réalisatrice Mélanie Charbonneau s’est intéressée à cette problématique grandissante dans la nouvelle websérie Je ne suis pas un robot, signée par Sandrine Viger-Beaulieu et Charles-Alex Durand.

« Les auteurs m’ont approchée d’abord avec une prémisse qui contenait un personnage d’influenceur. Je venais de terminer Fabuleuses et je pensais avoir fait le tour », confie la réalisatrice en entrevue avec Le Devoir. Le projet possédait toutefois un centre de modération de contenu. « Là, il y avait un filon, il y avait quelque chose qui m’intriguait. » Les auteurs ont alors retravaillé l’idée, qui a immédiatement charmé Mélanie Charbonneau.

Dès lors, la fiction de moins d’une heure a pris les allures d’un film à suspense psychologique sur le ton de la comédie noire ayant pour but d’exposer les conditions exécrables dans lesquelles œuvrent les modérateurs de contenu autour de la planète : faibles salaires, absence d’aide psychologique, stress post-traumatique, taux de suicide élevé, pour ne nommer que ceux-là.

« Voir de la violence de 9 à 5 et être payé un salaire [miséreux]… Jusqu’où ton mental peut-il devenir insensible à tout ça ? » s’interroge Geneviève Schmidt, qui interprète Marie-Chantal dans la série. « Est-ce qu’on peut devenir insensible à tant d’images comme ça ? Je ne pense pas », enchaîne-t-elle, mentionnant que de 5 à 10 % du contenu que les modérateurs écoutent chaque jour possède un potentiel traumatisant.

Immersion aliénante

Superviseuse chez Soulshine, Marie-Chantal est ce que la réalisatrice qualifie de « femme-enfant. » Bien qu’elle ait 38 ans, elle possède l’innocence d’une préadolescente. Son rôle est de veiller au contrôle de la qualité des vidéos qui sont bloquées — ou pas — par les modérateurs. « Mon personnage a l’impression qu’elle sauve l’humanité du pire de l’Internet. Mais c’est un peu un coup d’épée dans l’eau », explique Geneviève Schmidt, connue notamment pour ses rôles dans les séries Unité 9, Les beaux malaises et District 31. La jeune femme assez naïve multipliera les événements traumatisants, ce qui la mènera vers une folie assez insidieuse.

Le point fort de la série se situe sans nul doute dans l’immersion que cette dernière entraîne. « C’était vraiment un des objectifs, de faire plonger les téléspectateurs dans l’univers des modérateurs de contenu, mais aussi de leur faire vivre l’expérience de ce que ces personnes-là vivent chaque jour, détaille Mélanie Charbonneau. J’avais envie que les gens le comprennent de manière épidermique. »

Pari réussi pour la série qui enchaîne, au même rythme que croît la folie de Marie-Chantal, les images crues et étranges, laissant un sentiment nauséeux en bouche. La rafale de vidéos, tournées à moitié par la production et achetées sur certains sites pour l’autre demie, demeure malgré tout digeste et devrait permettre à la série d’être classifiée 13+, bien que certains avertissements soient formulés au début des visionnements.

« On ne voulait pas tomber dans du [contenu] 18 ans et plus, mais il était important de trouver la façon de ne pas se censurer », explique la réalisatrice, sans quoi l’essence même du projet tombait à l’eau. « Dans les médias, on parle toujours de contenu censuré, mais on ne parle jamais de ce qu’est ce contenu-là. J’aurais pu mettre des choses un peu moins trash, mais au final, ça aurait été comme si je ne dépeignais pas réellement ce qui se passait dans ces bureaux-là. Mais c’est important de le comprendre. » La formule de la websérie a d’ailleurs permis davantage de liberté qu’un format à la télévision aurait pu le faire, ajoute Mélanie Charbonneau.

D’époque et d’actualité

La série arrive à brûle-pourpoint, au moment où certains médias commencent à s’intéresser au phénomène des centres de modération de contenu. Des reportages sur le sujet — ainsi que sur les Facebook Papers — démontrent qu’il s’agit bien d’un phénomène problématique qui prend de l’ampleur. La contemporanéité du propos n’empêche cependant pas quelques échos avec le siècle passé.

Dès les premières secondes de la websérie, on voit les employés de Soulshine arriver au bureau, les uns après les autres, tels des automates. Ce n’est pas sans rappeler « la séquence où les travailleurs rentrent à l’usine à travers les escaliers dans le film Les temps modernes de Charlie Chaplin », illustre la réalisatrice, qui a assurément puisé une partie de son inspiration dans cette œuvre culte. « Les gens qui doivent filtrer le contenu sur Internet, c’est la nouvelle usine. C’est maintenant ça, les temps modernes », poursuit-elle.

Dans les médias, on parle toujours de contenu censuré, mais on ne parle jamais de ce qu’est ce contenu-là. J’aurais pu mettre des choses un peu moins trash, mais au final, ça aurait été comme si je ne dépeignais pas réellement ce qui se passait dans ces bureaux-là.

Le titre de l’œuvre n’est par ailleurs pas anodin. En plus d’être nommé explicitement à quelques reprises au cours de la fiction, « je ne suis pas un robot » reflète le message général que dégage la websérie. « On ne comprend pas qu’en réalité, ce ne sont pas juste des algorithmes, juste des ordinateurs. Il y a des gens qui passent leurs journées à regarder le plus dark de ce qu’il y a sur Internet », rappelle la réalisatrice. Et ces gens-là ne sont pas insensibles et infaillibles.

« Les gouvernements pellettent le problème dans la cour des réseaux sociaux. Eux, ils engagent des sous-traitants. Puis eux engagent des employés. Ce système-là se déresponsabilise », ajoute la réalisatrice sur le cœur de l’enjeu qui l’a motivée à travailler sur le projet.

Geneviève Schmidt n’a quant à elle qu’un souhait en ce qui concerne la série : « J’espère que ça va faire réfléchir sur l’utilisation des réseaux sociaux, mais surtout sur l’impact que ceux-ci ont sur les êtres humains », conclut-elle.

Je ne suis pas un robot

Sur telequebec.tv, dès le 10 décembre

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