Kim Richardson, sur la route toujours

Dans un des plus émouvants numéros du cabaret télévisé présenté à Télé-Québec, Kim Richardson entonne en compagnie de sa mère Jackie «Summertime», immortelle berceuse.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans un des plus émouvants numéros du cabaret télévisé présenté à Télé-Québec, Kim Richardson entonne en compagnie de sa mère Jackie «Summertime», immortelle berceuse.

Les seuls mots de l’œuvre de Richard Séguin que Kim Richardson comprenait, au moment de se joindre à son groupe ? « On the road aggaaiinn », chante-t-elle depuis son domicile de LaSalle, lors d’une de ses rares journées de congé. On the road again : le refrain de L’ange vagabonddeviendra rapidement le leitmotiv d’une des choristes les plus sollicitées de la province, toujours appelée àreprendre la route grâce à sa voix capable de redonner la banane au plus irrécupérable des grognons.

Originaire de la grande région de Toronto, Kim Richardson est au début de la vingtaine lorsqu’elle accompagne sa mère, la blueswoman Jackie Richardson, et sa tante Betty, le temps de quelques concerts avec le Montreal Jubilation Gospel Choir. Ellechoisit de prolonger son séjour en ville, après s’est fait offrir un contrat au Théâtre Centaur, puis rencontre Hélène Dalair, alors cheffe d’orchestre de Séguin, qui lui propose de se joindre à la tournée Journée d’Amérique.

« Je me demandais : “Est-ce que je peux rester encore un an au Québec, sans comprendre la langue ?” On the road again, c’était vraiment tout ce que je comprenais du show au complet », se souvient-elle en s’esclaffant, visiblement étonnée par la hardiesse de sa propre jeunesse. « Une chance qu’il y avait le bassiste Kevin de Souza qui me traduisait des petits bouts. J’avais dû apprendre le spectacle au complet, deux heures, en quatre jours. Ç’a été une passe difficile, stressante, mais très excitante. »

Kim Richardson enfile sans discontinuer les contrats, en studio et sur scène, avec Roch Voisine, Julie Masse, Johanne Blouin, ainsi qu’à l’émission Beau et chaud de Normand Brathwaite, dès lors un de ses plus fervents apôtres. Une de ses collaborations les plus fécondes s’amorce au milieu des années 1990 à Chabada, le talk-show de Gregory Charles, indéfectible ami qu’elle retrouve aujourd’hui dans Autour de minuit, un cabaret de Télé-Québec célébrant l’effervescence du Montréal nocturne des années 1920 à 1960, auquel participent également Oliver Jones, René Simard et Patsy Gallant.

Dans un des plus émouvants numéros de la spéciale musicale, Kim entonne en compagnie de sa mère Summertime, immortelle berceuse dans laquelle un parent promet à son enfant que tout ira bien, d’une beauté ici étrangement décuplée par l’âge de la maman (Jackie Richardson aura 75 ans en janvier) et de son bébé (Kim fêtera ses 56 ans en décembre). Il faut les voir éclater de ce rire radieux à la fin de leur interprétation, comme si elles n’en revenaient pas du cadeau que constituent leurs puissantes voix emmêlées.

« How do I say this ? » se demande Kim, qui parle maintenant un excellent français, mais qui cherche parfois le mot juste. « Si on rit à la fin de la chanson, c’est pour éviter le ugly cry [les sanglots incontrôlables]. Ma mère me fait pleurer souvent quand je chante avec elle, surtout quand on chante face à face, les yeux dans les yeux. Ma mère, quand elle chante, elle est là à 100 % et la personne qu’elle regarde est la seule personne sur Terre. »

Le buzz de la musique

Kim Richardson vient à peine de franchir le cap de la majorité lorsqu’undémo auquel elle avait prêté sa voix afin d’aider un ami auteur-compositeur se retrouve chez A&M Records, étiquette avec qui elle enregistre deux 45-tours new wave, délicieusement saccharinés, He’s my Lover en 1985, pour lequel elle remportera le prix Juno de la Most Promising Female Vocalist of the Year l’année suivante, puis Peek-A-Boo en 1987, pour lequel elle recevra le prix Juno Best R&B/Soul Recording. « C’était difficile à croire, tous ces prix, aussi vite. Je me demandais : “Est-ce que c’est vraiment aussi facile que ça ?”» se souvient-elle en s’esclaffant à nouveau. La réponse : non, pas du tout.

Des divergences majeures entre Kim, qui souhaitait poursuivre sa collaboration avec les créateurs de ces deux premiers simples, et la maison de disques, qui tentait de lui imposer ses auteurs-compositeurs maison, font avorter le projet d’un album complet. « J’avais aussi le goût d’écrire mes propres chansons, ajoute-t-elle. Les négociations n’ont pas fonctionné, ça m’a coûté un bras en avocats pour sortir du contrat. J’étais assez jeune, mais assez tête dure pour me dire : “OK, ce n’est pas de bon augure, je débarque ici.” Et je me suis dit : “Ah non, plus jamais un album.” J’étais découragée. »

C’est cependant moins par amertume que parce qu’elle est tout simplement sursollicitée que Kim Richardson a longtemps repoussé à plus tard la création d’un album à elle. Sa lumineuse incursion blues Kaleidoscope paraissait en 2009, puis Mes amours, une sélection de classiques de la chanson française et québécoise, en 2011. « J’ai eu plein de belles offres, mais souvent on me dit : “Madame Richardson, qu’est-ce que vous voulez chanter ?” Et j’en ai aucune idée ! J’aime tout ! Prendre la décision de quel style, quelle équipe, tout ça, j’en suis incapable. Il fallait que André Di Cesare [regretté producteur de Mes amours] vienne me chercher lui-même à la maison, pour que j’aille en studio ! »

Mais il y a aussi que l’exigeant travail de chanteuse de soutien remplit de bonheur celle qui passe avec grâce du fourmillant plateau d’En direct de l’univers à la chorale de Y’a du monde à messe, qui lui permet de goûter régulièrement à la béatitude du gospel, son genre préféré. « Chaque fois que je pars Amazing Grace, que je sois dans une église ou un aréna, c’est comme si je ne suis plus dans mon corps. Même si tu ne crois pas en Dieu, la musique gospel te fait croire qu’il y a quelque chose de plus fort que nous. »

Kim Richardson a 17 ans, et se trouve au Club Bluenote à Toronto, le soir où Stevie Wonder entre dans la salle et s’assoit à la même table que la jeune chanteuse. Son amie lui enjoint de monter sur scène avec le groupe maison : « “Kim, why don’t you go up and sing a song ?”, qu’elle me dit. Are you crazy ? Chanter devant Stevie Wonder ? »

« Mais bon, c’était le band de mon ex, donc je lui parle et je lui demande s’il connaît Master Blaster [morceau reggae tiré de l’album de WonderHotter than July]. Sauf que lorsque je suis arrivée au deuxième couplet, j’ai eu un blanc total. J’ai eu un blanc total devant Stevie Wonder ! En chantant sa propre chanson ! Alors je lui ai demandé : “Would you do me the honor of singing with me ?”, je lui ai passé le micro et il a commencé à blower [à improviser]. C’était un échange entre lui et moi : je faisais un blow, il faisait un blow. Ça a donné la plus longue version de Master Blasterau monde. Le club était en feu, c’était la folie totale. J’ai été buzzée pendant des mois après ça. » Buzzée par la musique, Kim Richardson n’a jamais cessé de l’être.
 

Autour de minuit – Un cabaret historique

Télé-Québec, le 20 novembre, 20 h

À voir en vidéo