En perte de vitesse, l’écoute compulsive de séries télé?

Anne-Élisabeth Bossé dans «Plan B», saison 3, épisode 6
Photo: Radio-Canada Anne-Élisabeth Bossé dans «Plan B», saison 3, épisode 6

Est-ce le début de la fin pour l’écoute compulsive de séries télé ? Chose certaine, la plateforme Tou.tv s’éloigne cette saison-ci du modèle d’affaires auquel nous avait habitués Netflix dans les dernières années, quitte à imposer à ses abonnés une attente d’une semaine avant de pouvoir regarder le prochain épisode de certaines séries.

Une preuve : la troisième saison de Plan B, dont les nouveaux épisodes sont présentés au compte-goutte sur l’Extra de Tou.tv, avec seulement une semaine d’avance par rapport à la diffusion télé. Impossible donc pour les télévores d’écouter les six épisodes d’un trait, contrairement au deuxième volet de la série, qui avait été rendu disponible en intégralité sur la plateforme payante en 2019, plusieurs mois avant d’être présenté à l’antenne.

« On a toujours eu deux approches : les séries que l’on peut écouter au complet en rafale et les séries dont un seul épisode est en primeur chaque semaine. Ça a toujours été le cas, par exemple pour une série comme 5e rang ou Toute la vie. Par contre, c’est vrai qu’il y en a plus cette année », reconnaît d’emblée Christiane Asselin, directrice, contenu et programmation multiécran pour ICI Tou.tv.

Mme Asselin assure que ce choix n’a pas tant été guidé par une quelconque vision stratégique, mais plutôt par des impératifs techniques. C’est que la pénurie de main-d’œuvre qui paralyse toute l’industrie de la télévision depuis des mois a entraîné des retards de production, plusieurs séries ne pouvant être livrées en entièreté à temps.

Pour la deuxième saison des Mecs, par exemple, Tou.tv a d’abord mis en ligne les cinq premiers épisodes à l’intention de ses abonnés. Les cinq derniers ont été livrés sur la plateforme seulement vendredi. Il en fut de même plus tôt cette saison pour la série policière Doute raisonnable, mettant en vedette Julie Perreault et Marc-André Grondin.

« Notre objectif, c’est de rendre disponibles en rafale le plus de séries possible, mais ce n’est pas toujours faisable. […] De toute façon, les gens qui veulent vraiment écouter en rafale vont attendre que tous les épisodes soient présentés pour les écouter en continu, sans publicités. C’est ça, l’avantage des plateformes comme Tou.tv : on devient maître de notre propre écoute », note Christiane Asselin, avant de préciser que cette manière de compartimenter l’arrivage des séries n’a pas suscité de vent d’indignation. Encore moins une vague de désabonnement, insiste-t-elle.

Une approche répandue

Stratégie ou non, Tou.tv n’est pas la seule plateforme à avoir pris ses distances de l’écoute en continu. Apple TV+ et Disney+ le font délibérément. Les nouveaux épisodes de certains de leurs contenus originaux sont ajoutés en bloc ou de semaine en semaine.

« Pour les plateformes qui sont en compétition avec Netflix, c’est une manière de retenir leurs abonnés et de les fidéliser. Comme leur offre de contenus est beaucoup moins grande, les abonnés pourraient avoir tendance à rester abonnés que le temps de voir les émissions qui les intéressent, puis partir. Avec des [nouveaux] épisodes toutes les semaines, ils n’ont pas le choix de rester abonnés au moins quelques mois », analyse Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’UQAM.

Même Netflix, qui a pourtant fait sa renommée avec l’écoute rapide, opte de plus en plus pour ce modèle. En début d’année, les amateurs de la série Lupin ont dû prendre leur mal en patience avant de voir la suite de la première saison. La mise en ligne du sixième chapitre de la populaire série Riverdale a elle aussi été étirée sur quelques semaines par le géant californien.

« Netflix est encore dans une catégorie à part, compte tenu de la grosseur de son catalogue de contenus originaux. Ça peut paraître moins utile de vouloir segmenter la distribution des séries. Cela dit, Netflix pourrait quand même avoir avantage à le faire afin de donner une plus grande visibilité à ces contenus. Car souvent, on ne va parler d’une série qu’à sa sortie, et elle va finir par tomber dans l’oubli parce qu’il y a tellement de nouveaux contenus. Mais en déposant des épisodes chaque semaine, [les plateformes peuvent] s’attendre à ce que la série fasse parler tout au long de sa diffusion », poursuit Mme Boisvert.

Pas pour tout le monde

Ce n’est pas tout le monde dans l’industrie de la télévision qui ose faire le même pari. D’aucuns craignent que les abonnés des plateformes payantes aient perdu le réflexe et la patience d’écouter une série à la petite semaine tellement ils ont été habitués dans les dernières années à se gaver de tous les épisodes en quelques jours.

Le Club illico, le principal concurrent de Tou.tv, indique d’ailleurs n’avoir aucune intention d’échelonner sur des semaines la parution de ces séries originales. La plateforme de Québecor a dû s’y résoudre pour Patrick Sénécal présente à cause des retards causés par la pandémie, mais au moins les épisodes de cette série de suspense constituent des histoires distinctes, qui ne se suivent pas. Les huit mois d’écart entre la sortie des cinq premiers épisodes et des cinq derniers ont alors paru moins frustrants pour le téléspectateur moyen.

« La stratégie de Club illico est, et a toujours été, de lancer tous les épisodes d’une même série d’un coup. C’est la base même de l’ADN de la plateforme », s’est-on plu à réitérer par courriel.

Des producteurs de télé émettent aussi des doutes sur le changement de cap de certaines plateformes, eux à qui on a répété dans les dernières années que le « binge-watching » représentait l’avenir de la télé. Chez Pixcom, on avoue avoir un peu sourcillé en apprenant que Tou.tv n’allait pas offrir en entièreté cet automne la saga familiale Nuit blanche avant sa diffusion à Radio-Canada.

« La série a été développée comme si tous les épisodes allaient être disponibles en même temps. Je ne l’aurais pas développée de la même façon en sachant que les gens n’allaient regarder qu’un seul épisode par semaine. Ce n’est pas la même façon de travailler », souligne la productrice Dominique Veillet, qui observe toutefois, à la lumière de premiers chiffres d’audience encourageants, que le diffuseur semble avoir mis le doigt sur quelque chose. Les téléspectateurs seraient-ils en fait nostalgiques des rendez-vous télévisuels, las d’une écoute boulimique ?

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