«Guerres»: l’emprise

Avec son interprétation de haut niveau, Éléonore Loiselle n’a pas volé son prix d’interprétation féminine à Karlovy Vary.
Photo: Axia Films Avec son interprétation de haut niveau, Éléonore Loiselle n’a pas volé son prix d’interprétation féminine à Karlovy Vary.

Réalisateur de courts métrages d’une beauté austère (Léo, Jour sans joie, Ce n’est rien), Nicolas Roy ne fait pas de l’esbroufe. La flamboyance, très peu pour lui. L’intensité, en revanche, ça le connaît. Et Guerres, son premier long métrage, n’en manque certainement pas. Tant dans l’atmosphère tendue qui y règne du premier au dernier plan que dans l’interprétation de haut niveau d’Éléonore Loiselle, qui n’a pas volé son prix d’interprétation féminine à Karlovy Vary, et de David La Haye, d’une incandescente intériorité.

Drame écrit par Cynthia Tremblay (scénariste du prodigieux court métrage d’animation Bydlo, de Patrick Bouchard), Guerres met en scène Emma Ducharme (Loiselle) qui, suivant les traces de son père décédé, entre dans les forces armées. Ce qui n’a pas l’heur de plaire à sa mère (Martine Francke), dont le visage trahit un deuil douloureux. La suite lui donnera raison de s’inquiéter pour sa fille. Très tôt se développe une relation ambiguë entre la jeune femme et son supérieur hiérarchique, le sergent Richard (La Haye), militaire quinquagénaire qui a bien connu son père.

Alors que la première se sent attirée par le second, le second semble vouloir à la fois casser et protéger la première. Par sa façon de les cadrer et de souligner ainsi une certaine ressemblance entre les deux acteurs, Nicolas Roy, solidement secondé par le directeur photo, Philippe Roy (Dérive, de David Uloth), suggère une dimension œdipienne aux rapports entre la recrue et l’officier ou que l’une se projette dans l’autre, et vice versa.

Le tout s’amplifie lors d’une mission en Europe de l’Est, trois mois après l’arrivée d’Emma dans l’armée. Ayant commis une bévue, Richard s’en prend violemment à sa protégée plutôt qu’à lui-même, comme s’il cherchait à saboter sa propre carrière. Ou à la faire fuir de cette institution dominée par les hommes et leur loi du silence, par leur masculinité toxique, où la bienveillance d’une docteure (Fanny Mallette) se bute à la condescendance, voire au mépris, d’un haut gradé (Stéphane Jacques). Le miroir que tend la scénariste Cynthia Tremblay aux Forces armées canadiennes ne se veut pas élogieux.

Émotion brute

D’une atmosphère anxiogène, soutenue par l’oppressante conception sonore d’Olivier Calvert (The Arrival, de Denis Villeneuve), Guerres comporte des scènes difficiles à regarder, lesquelles ont été dures à tourner pour l’actrice à peine entrée dans l’âge adulte face à un vétéran rompu aux rôles d’illuminés ou d’excentriques. Rappelons que l’an dernier, dans un article de Stéphanie Vallet, alors journaliste à La Presse, Éléonore Loiselle avait dénoncé les conditions de tournage, notamment en raison de l’absence d’un coach d’intimité sur le plateau. Le tout s’est terminé par une médiation entre l’actrice et le réalisateur, qui ont présenté le film à Cinemania avec David LaHaye.

Signant son propre montage, Nicolas Roy n’étire pas ces scènes-là, coupe avant que cela devienne insoutenable, s’en tient à des plans traduisant l’abus de pouvoir dont fait preuve le protagoniste masculin et laissant pressentir le désarroi et la souffrance du personnage féminin.

Le cinéma de Nicolas Roy étant fait de peu de mots, de dialogues laconiques et de longs silences sobrement mis en scène, la place à l’interprétation est d’une vertigineuse vastitude. Comme si cela n’était pas assez déstabilisant, il offre au spectateur une fin ouverte.

Toutefois, la dernière confrontation entre Emma et le sergent Richard, où Éléonore Loiselle et David La Haye ont l’énergie de deux fauves affamés en cage, laisse croire que les rapports de force ne seront plus les mêmes. Un peu de lumière dans cette œuvre résolument sombre. De toute évidence, le cinéaste ne cherche pas à plaire à un large public, mais sait retenir l’attention du cinéphile averti. À l’instar de ses courts métrages, son premier long métrage s’avère une œuvre hypnotique, dépouillée et glaciale qui prend aux tripes.

 

Guerres

★★★ 1/2

Drame de Nicolas Roy. Avec Éléonore Loiselle, David LaHaye, Martine Francke, Fanny Mallette et Stéphane Jacques. Canada (Québec), 2021, 84 minutes. En salle. Sur le site Cinemania jusqu’au 14 novembre. Sur Crave du 21 novembre au 1er décembre.

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