«Dopesick»: une histoire d’horreur américaine

Dans une petite ville minière de la Virginie, le docteur Finnix (Michael Keaton) est un médecin à l’ancienne, plein d’empathie et qui ne compte pas ses heures. Mais, parce qu’on lui ment et qu’il est manipulé, il se met à prescrire de l’OxyContin. Face à lui, Kaitlyn Dever est exceptionnelle de justesse en Betsy, jeune travailleuse minière qui, à la suite d’une blessure, amorce une descente aux enfers.
Antony Platt HULU Dans une petite ville minière de la Virginie, le docteur Finnix (Michael Keaton) est un médecin à l’ancienne, plein d’empathie et qui ne compte pas ses heures. Mais, parce qu’on lui ment et qu’il est manipulé, il se met à prescrire de l’OxyContin. Face à lui, Kaitlyn Dever est exceptionnelle de justesse en Betsy, jeune travailleuse minière qui, à la suite d’une blessure, amorce une descente aux enfers.

Quand la réalité dépasse la fiction, on passe d’American Horror Story à Dopesick, qui est une « histoire d’horreur américaine » bien réelle. Basée sur le livre éponyme de la journaliste d’enquête Beth Macy, la minisérie en huit épisodes créée par Danny Strong (Recount, The Butler) trace le portrait dévastateur de la crise américaine des opioïdes qui s’est amorcée en 1995, quand l’OxyContin fabriqué par le laboratoire Purdue Pharma (propriété de la famille Sackler) est arrivé sur le marché.

Si les faits sont connus (les opioïdes ont fait plus d’un demi-million de morts au cours des vingt dernières années aux États-Unis), il est difficile de ne pas être sonné en constatant l’ampleur de la descente aux enfers vécue par des millions de personnes tandis qu’une poignée d’autres empochaient des milliards. Et ce, en toute légalité.

« Il s’agit essentiellement d’un organisme gouvernemental [la Food and Drug Administration] qui a approuvé un médicament suspect au départ. Des médecins se sont ainsi trouvés à le prescrire, de bonne foi, à des patients qui en avaient besoin », résume, en entrevue virtuelle, Barry Levinson (Good Morning, Vietnam, Rain Man), qui a réalisé les deux premiers épisodes. « C’est une tragédie pour tout ce que ça a causé et aussi pour tout ce que ça révèle : certaines agences gouvernementales dont le but est de protéger les consommateurs ne font pas leur travail, et il y a trop d’argent dans ce système de lobbyistes et d’avocats. »

Pour raconter tout cela, Dopesick suit des personnages bien réels et d’autres fictifs, mais inspirés des gens que Beth Macy a interviewés.

Dans le rang des premiers, Richard Sackler (Michael Stuhlbarg, sur une note de machiavélisme un peu monocorde), à l’époque président et président du conseil d’administration de Purdue Pharma, qui, en minimisant les effets addictifs de l’OxyContin, a facilité le débarquement massif du médicament sur les marchés, puis Rick Mountcastle (Peter Sarsgaard) et Randy Ramseyer (John Hoogenakker), deux procureurs de la Virginie qui ont mené l’enquête sur la compagnie pharmaceutique.

Parmi les seconds, Bridget Meyer (Rosario Dawson, très juste), agente de la Drug Enforcement Agency qui fouille dans les coulisses de Purdue Pharma, et, dans une petite ville minière de la Virginie, le Dr Samuel Finnix (Michael Keaton, parfait) et une de ses patientes, Betsy Mallum (Kaitlyn Dever, épatante).

Par plus de quatre chemins

Cela fait donc quatre arcs dramatiques distincts et de natures différentes : il y a de l’enquête, du politique, du juridique, du drame personnel et familial. Autant de sillons qui, par l’intermédiaire de très nombreux allers-retours, se creusent au fil de… cinq ou six époques. « C’est une histoire énorme, complexe, et qui se déroule sur plusieurs années. Je crois que, sans la structure créée par Danny Strong, l’ensemble ne se serait pas tenu », indique Barry Levinson.

On conclut du visionnement des trois premiers épisodes qu’il a peut-être raison. La structure s’apprivoise, elle n’en demeure pas moins alambiquée. D’autant que les périodes « visitées » se concentrent sur relativement peu d’années : les principales se situent entre 1996 et 2003. Ainsi, les personnages et leur environnement changent peu. L’intention est donc bonne, mais, sans la répétition des dates à l’écran, on serait perdu.

Pourtant, on ne lâche pas. Parce que Dopesick (dont les deux premiers épisodes ont été déposés le 12 novembre dans le cadre du Disney+ Day pour souligner le deuxième anniversaire de la plateforme) possède de grandes qualités de mise en scène, de jeu et d’écriture. À quelques exceptions près (par exemple, la vendeuse dont l’ambition est inversement proportionnelle à l’éthique qu’incarne Phillipa Soo flirte avec la caricature), la distribution est extrêmement convaincante et les personnages sont campés et écrits avec nuance.

En tête, Michael Keaton : son docteur Finnix est un médecin à l’ancienne, plein d’empathie et qui ne compte pas ses heures. Mais, parce qu’on lui ment et qu’il est manipulé, il se met à prescrire de l’OxyContin. Face à lui, Kaitlyn Dever (Unbelievable) est exceptionnelle de justesse en Betsy, jeune travailleuse minière qui, à la suite d’une blessure, amorce une descente aux enfers.

« Il y a ces drogues illégales que les gens consomment sciemment, en se plantant une aiguille dans le bras. Il n’est pas question de cela ici, explique Barry Levinson. L’OxyContin semble aussi bénin qu’une aspirine et était pour ainsi dire présenté comme tel ! » Mensonges et torsion des faits ont toutefois mené à la surconsommation, aux morts par surdose et à des flambées de violence dans des villes jusque-là tranquilles.

Et la crise n’est pas terminée, la pandémie de COVID-19 ayant participé à alimenter un feu qui couvait toujours. Et puis, en août, le plan de faillite proposé par Purdue Pharma a été approuvé par un juge américain : l’entreprise versera 4,5 milliards aux victimes en échange de l’immunité pour la famille Sackler.

Pour toutes ces raisons, Dopesick donne froid dans le dos tout en créant l’accoutumance. Avec, comme effet secondaire, le réveil possible du Don Quichotte qui dort en nous.

Dopesick

En version originale ou doublée en français sur Disney+

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