Décortiquer notre monde... avec «Occupation double»

Qui a dit qu’Occupation double était juste du divertissement ? L’émission de téléréalité phare nourrit plus que jamais chroniques et balados. À travers un regard sociologique, féministe ou de personne racisée, les commentateurs décortiquent les comportements des candidats, qui déchaînent les passions sur les réseaux sociaux et suscitent des débats de société.

Le comportement d’Alexandre vous a mis mal à l’aise dans les premiers épisodes ? Le commentaire de Sabrina, qui juge qu’à 31 ans Audrey devrait penser à se reproduire plutôt qu’à frencher, vous a fait sauter au plafond ? Vous ne comprenez pas pourquoi Amélie attendait que Luca l’embrasse au lieu de prendre les devants ?

Ce n’est pas nouveau : chaque édition d’Occupation Double (OD) suscite son lot de vifs débats sur les agissements des participants, et la 15e édition, diffusée depuis septembre sur Noovo, ne fait pas exception. Cette année encore, comme il le fait depuis quatre ans, le balado féministe Les Ficelles pousse la réflexion plus loin sans se limiter à l’espace restreint de Twitter ou de Facebook.

Du « slut-shaming » à la masculinité toxique, en passant par la victimisation et la misogynie intériorisée, le balado couvre large. « OD, c’est le reflet de notre société. On met donc des mots sur des comportements à l’écran qu’on voit aussi dans notre quotidien », explique l’intervenante psychosociale Amélie Faubert, coanimatrice aux côtés de la metteuse en scène Solène Paré. « C’est important que OD ne soit pas juste lancé dans l’espace comme ça. »

Leur balado produit par Pivot (anciennement Ricochet) attire à chaque épisode près de 5000 auditeurs. Ils sont aussi plus nombreux cette année à leur écrire pour exprimer leur opinion sur l’émission ou saluer leur travail de vulgarisation.

« On sent qu’on est utiles. […] On démocratise le féminisme en même temps », souligne Solène Paré, se désolant de voir que ce mouvement est encore trop associé au milieu universitaire. « Ce n’est pas parce que tu es féministe que tu ne peux pas te divertir et réfléchir ton féminisme au quotidien avec de simples émissions de téléréalité. Tout peut être analysé d’un point de vue féministe », insiste-t-elle, ravie de pouvoir partager son expérience dans le domaine.

C’est aussi pour transmettre ses connaissances que Francis Boilard, professeur de sociologie au cégep Édouard-Montpetit, prend la plume dans Urbania pour analyser OD depuis l’automne 2020. « Je pense que mes analyses permettent d’éduquer, d’une certaine manière, indique le professeur. L’effet est plus concret dans ma salle de classe avec une centaine d’étudiants, mais je ratisse beaucoup plus large en parlant d’OD dans Urbania. »

À travers des concepts sociologiques, il décortique les dynamiques dans les maisons, les liens d’amitié, les sentiments amoureux ou encore de trahison qui pimentent l’émission. Il tente surtout d’expliquer aux lecteurs que les comportements des candidats sont largement influencés par le contexte social dans lequel ils se trouvent. Soit celui d’une téléréalité filmée 24 heures sur 24, dans laquelle les compétiteurs sont enfermés avec de parfaits inconnus, à attendre que la production les choisisse pour une sortie ou un voyage. Et ce, toujours avec la pression de devoir ultimement trouver l’amour pour former un couple et gagner un chalet.

« Orchestrer deux aventures OD avec quatre gars pour huit filles et vice-versa, ça peut précipiter les choix amoureux. Partir en voyage à l’autre bout du pays avec un moustachu convoité, ça peut donner des papillons à Sab. Se faire présenter une mannequin flirty semaine 6, ça fait bégayer Fred », donnait-il en exemple dans son dernier texte.

Le prisme du racisme

De leur côté, les initiatrices du balado ODTea, lancé il y a quatre ans, cherchent surtout à apporter un point de vue différent sur l’émission : celui des personnes racisées. « Entre OD+ en direct à l’époque sur MusiquePlus et les autres chroniques sur l’émission depuis, c’est toujours le même point de vue blanc hétéronormatif. Nous, comme femmes de couleur, on voit les choses autrement », raconte Sarah Myriam Louis.

Avec ses cousines Melissa Castor et Ashley André, elles traitent donc de la place de la diversité dans cette téléréalité, s’offusquant de constater que les candidats de couleur sont souvent les premiers exclus. Quant à ceux qui restent, ils sont ignorés par la production, selon elles. « Stevens et Ines ont eu zéro activité comparativement aux autres, à part la maison de l’amour, qui a duré 15 minutes sur le balcon. Et encore, c’est Alexandra, l’agent double, qui a choisi de les envoyer là, pas la production », se désole Sarah Myriam Louis.

Révélateur de normes sociales

« Un phénomène télévisuel n’est jamais extérieur à la réalité sociale », rappelle pour sa part Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’UQAM. « Si dans la société il y a plus de mouvements de conscientisation sur le racisme systémique, ou les inégalités de genre par exemple, on va le ressentir dans les commentaires des téléspectateurs. »

De voir se multiplier les contenus qui analysent OD sous toutes ses coutures en passant des messages sur notre propre société ne l’étonne donc pas. « La téléréalité agit comme révélateur de normes sociales auxquelles on a déjà été exposés », souligne-t-elle.

La place grandissante des analyses d’OD dans l’espace public est aussi en partie liée à la pandémie qui s’étire, croit la professeure. « La téléréalité a toujours été un sujet de discussion autour des machines à café. Le problème, c’est qu’avec la transformation de nos modes de vie, le télétravail notamment, les gens ont moins d’occasions de pouvoir discuter longuement de ces émissions. Ces balados, ces chroniques, ces discussions sur les réseaux sociaux deviennent en quelque sorte la nouvelle façon d’avoir des discussions de machine à café. »

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