Le sport, champion indétrônable des podiums télévisuels

«Dans Colin in Black & White», le quart-arrière Colin Kaepernick, figure du mouvement Black Lives Matter, livre à l’écran ses réflexions sur le racisme systémique aux États-Unis.
Photo: Netflix «Dans Colin in Black & White», le quart-arrière Colin Kaepernick, figure du mouvement Black Lives Matter, livre à l’écran ses réflexions sur le racisme systémique aux États-Unis.

Plus d’un an après le succès populaire, à ESPN puis chez Netflix, de The Last Dance, la minisérie chroniquant la carrière du joueur étoile de la NBA Michael Jordan et sa dernière saison au sein des Bulls de Chicago, trois nouvelles séries campées dans l’univers du sport débarquent sur les plateformes : la fiction dramatique Swagger (AppleTV+), le biopic Maradona : Blessed Dream (Prime Video) et le documentaire Colin in Black White (Netflix). Ces séries tombent pile dans une période de grâce pour les amateurs de sport télévisés, partagés entre le retour complet des activités des NHL, NBA, CFL, NFL, MLS, celui des Séries mondiales de la MLB et de deux olympiades. Que signifie cette surabondance de sport au petit écran ? Décryptage.

« J’ai l’impression qu’il n’y a que ça en ce moment, du sport à la télé ! »confirme Roseline Filion, double médaillée de bronze au plongeon 10 m synchro aux Jeux olympiques de Londres (2012) et de Rio de Janeiro (2016), aujourd’hui chroniqueuse sportive à la matinale Tout un matin, sur ICI Première. La boulimique de sport ne s’en plaindra certainement pas, d’autant plus qu’à sa première saison sur les ondes radio, elle n’a fait qu’annoncer de mauvaises nouvelles, matchs reportés en raison de la pandémie, saisons tronquées, cas de contagion chez les athlètes.

« Lorsque je suis arrivée à la radio, je me demandais de quoi j’allais parler, raconte-t-elle. Dans mon travail, j’essaie toujours de sortir des simples résultats des matchs pour amener quelque chose de différent. Or, sans sports, pas d’histoire non plus. » La reprise des séries de Coupe Stanley à l’automne 2020 dans les villes bulles a remis un peu de vrai sport dans son assiette, puis le retour d’une saison abrégée de la LNH, avec des équipes canadiennes confinées à la division Nord. « Ensuite, avec l’arrivée des Jeux de Tokyo, on a pu raconter comment les athlètes se préparaient dans ces conditions difficiles, mais surtout, c’était une façon de recommencer à raconter des histoires positives. Là, j’ai le sentiment que l’optimisme est de retour. »

Directeur de l’École des médias à l’Université du Québec à Montréal et fin observateur du monde télévisuel, Pierre Barrette constate aussi que les circonstances sont favorables à cette abondance de sport et de séries télé touchant au sport, après des mois de disette. « Il y a une soif importante du public pour le sport qui a été peu étanchée pendant plusieurs mois, et là, on dirait qu’on nous en donne plein, parce qu’il y a une demande pour ça et que les gens sont prêts à en prendre pas mal. Est-ce que ça va persister ? Je ne sais pas, mais j’ai l’impression que la dimension circonstancielle liée à la pandémie crée un effet un peu artificiel d’offre sportive en ce moment. »

Entre un match de finale opposant les Braves d’Atlanta aux Astros de Houston, une réjouissante bonne performance des Alouettes, de retour au jeu après l’annulation de la saison 2020, et une énième défaite du Canadien, dont les affaires hors patinoire constituent à elles seules la trame d’une série dramatique, trois nouvelles séries tenteront donc de tirer profit de l’intérêt renouvelé des téléspectateurs pour le monde du sport. La production argentine en dix épisodes Maradona : Blessed Dream (une seconde saison a été confirmée) raconte, dans un format biopic des plus classiques, l’émergence de celui qu’on considère comme l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du foot et qui est décédé le 25 novembre 2020.

Addictive, mais également très convenue dans sa forme, la fiction dramatique Swagger raconte le parcours de Ike (O’Shea Jackson Jr., excellent), un surdoué du basketball de 14 ans en nous faisant découvrir les rouages du recrutement et du perfectionnement des futures stars de la NBA — la série s’inspire du propre parcours de l’étoile Kevin Durant, coproducteur de la série. Enfin, Colin in Black & White est une tout autre expérience télévisuelle, réalisée par Ava DuVernay : une dramatisation de l’adolescence du quart-arrière Colin Kaepernick dans laquelle l’athlète, figure du mouvement Black Lives Matter, livre à l’écran ses réflexions sur le racisme systémique aux États-Unis, créant une sorte d’hybride entre le biopic, la leçon d’histoire et le pamphlet inédit à la télé.

La nouvelle aristocratie

 

« Ce qui m’intéresse dans le sport professionnel en ce moment, c’est ce qu’il a à offrir que d’autres spectacles n’offrent pas et qui assure son incroyable popularité, soulève Pierre Barrette. Et ces trois séries, elles sont probablement très différentes sur le plan de la forme et le traitement esthétique, mais elles me semblent traversées par la même intention : présenter des vedettes. »

Car c’est bien de vedettariat qu’il est question dans le sport, et pas n’importe lequel, insiste le professeur. L’athlète professionnel de pointe allie trois composantes centrales de ce que Pierre Barrette appelle la « nouvelle aristocratie » : la visibilité amenée par leur exposition au petit écran, la richesse et le capital d’admiration que ces vedettes accumulent et, bien entendu, leurs grandes habiletés sportives.

« C’est sûr qu’on admire aussi des musiciens et des acteurs parce qu’on apprécie ce qu’ils nous offrent et que cela est aussi lié à une forme de talent, nuance-t-il. Donc, cette forme d’aristocratie par le talent et également présente dans le monde des arts, mais dans celui du sport, c’est assez exceptionnel. »

Pierre Barrette s’appuie notamment sur les travaux de la sociologue française Nathalie Heinich (L’élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, Gallimard, 2012) pour expliquer les répercussions de la visibilité « démultipliée » dont jouissent les stars du sport et qui conforte leur titre de nouveaux aristocrates, et qui nous aide à comprendre l’attraction qu’a le sport télévisé auprès du public. « Il y a aussi un sentiment d’appartenance très fort [aux équipes et aux athlètes], poursuit-il. On s’identifie à eux, il y a un aspect presque communautariste, nationaliste dans le sport. En même temps, on s’intéresse à leur vie comme on s’intéressait à celle des stars d’Hollywood dans les années 1920. »

Manière de dire que le sport n’est sans doute pas près d’être déclassé au petit écran — aux États-Unis, parmi les 30 émissions les plus regardées de l’histoire de la télévision, 28 d’entre elles sont des matchs du Super Bowl. Quant aux deux autres, on retrouve le match de boxe opposant Leon Spinks à Mohamed Ali (22e position, 1978) et une seule fiction, la finale de M*A*S*H (1983).

Qu’il soit présenté en direct ou sous forme de série de fiction ou de documentaire, le sport a encore beaucoup à nous raconter, assure Roseline Filion : « J’attendais tellement ce moment où on développe des séries et des documentaires qui exposent mieux encore l’envers du sport — je pense par exemple à la série Formule 1 : Drive to Survive sur Netflix. On a peu accès aux pilotes, à ce qui se passe dans les paddocks, à cette business du sport automobile. »

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