La pénurie de main-d’oeuvre frappe aussi la télé

Sur le plateau de tournage d'une série produite par KOTV
Photo: Julien Cadena Le Devoir Sur le plateau de tournage d'une série produite par KOTV

La pénurie de main-d’œuvre qui plombe la reprise économique au Québec n’épargne pas l’industrie audiovisuelle, où les artisans et les techniciens devaient pourtant jouer du coude il n’y a pas si longtemps encore pour y faire leur place.

Ce changement de paradigme inquiète d’ailleurs certains acteurs du milieu : certaines productions ont déjà dû être reportées, faute de personnel.

C’est le cas de KOTV, l’une des plus grosses boîtes du Québec en matière de fiction télé, qui s’est résignée à remettre au printemps prochain le tournage d’une websérie initialement prévu cet automne. « La pénurie de main-d’œuvre est généralisée dans tous les métiers. Comme on ne trouve plus personne, il y a des deuxièmes assistants qui deviennent premiers assistants, des accessoiristes qui deviennent chefs accessoiristes, même s’ils manquent d’expérience », déplore le vice-président de la maison de production, Louis-Philippe Drolet, qui dit avoir aussi dû appeler en renfort des techniciens retraités cet été.

Évidemment, la COVID-19 n’est pas étrangère à ce branle-bas de combat sur les plateaux de télé et de cinéma. Mais ce n’est pas parce que le milieu a été déserté durant la pandémie ; au contraire, le principal syndicat du secteur, l’Alliance québécoise des techniciens et techniciennes de l’image et du son (AQTIS), a enregistré une augmentation de son nombre de membres ces derniers mois.

Le problème réside plutôt dans le fait que le personnel technique peine à fournir à la demande postcrise. Les productions de séries et de films pullulent, entre autres à cause des retards qu’a entraînés leur mise à l’arrêt forcée dans les premiers jours de la pandémie. « Même si on a pu reprendre nos activités dès juillet 2020, on n’était pas en mesure de tout reprendre : l’été était déjà entamé et la saison des tournages s’étale au maximum jusqu’à novembre. Tout ce qui devait être tourné en avril, en mai et en juin [2020] a été mis sur les tablettes jusqu’à cette année », explique Louis-Philippe Drolet, de chez KOTV. « Il y a donc un dédoublement en ce moment, avec la production de cette année et celle qui était initialement prévue l’an dernier. »

Faire plus avec moins

À cela s’ajoute la nouvelle conjoncture de l’industrie télé qui, elle, n’a rien à voir avec la pandémie. En effet, il ne s’est jamais autant produit de fictions et de variétés à grand déploiement au Québec depuis que Bell a racheté la chaîne Noovo et lancé sa plateforme Crave en français. Une entrée en scène à laquelle Radio-Canada et Québecor ont rétorqué en bonifiant eux aussi leur offre.

Cela dit, il n’y a pas que du bien dans cette situation, note toutefois Christian Lemay, président de l’AQTIS. « Il y a plus de productions au Québec, mais l’enveloppe budgétaire, elle, reste la même. Elle est seulement plus étalée. Et ça, naturellement, ça a des conséquences sur les conditions de travail. »

Souvent contractuels et pigistes, bon nombre des membres de l’AQTIS ont l’habitude de tolérer une certaine instabilité. Ils ont donc d’abord trouvé leur compte dans cette pénurie, la rareté de main-d’œuvre jumelée à l’augmentation de la demande contribuant à maintenir une pression à la hausse sur les salaires.

Toutefois, plusieurs entrevoient maintenant que la pénurie ne sera pas qu’une simple parenthèse, craignant par le fait même que les heures supplémentaires deviennent la norme sur les plateaux. « Combien de temps peut-on tenir à ce rythme-là ? En plus, les mesures sanitaires rendent déjà notre travail plus difficile. Disons qu’il y a plusieurs membres qui ont hâte au temps des Fêtes pour souffler un peu », raconte M. Lemay.

Le dirigeant syndical est d’avis que la rétention des artisans passe par l’offre de conditions permettant une meilleure conciliation travail-famille, entre autres.

Sinon, à quoi bon travailler sur les plateaux québécois quand les grosses productions hollywoodiennes offrent encore des salaires de 10 % à 30 % plus élevés ? s’interroge-t-il.

Concurrence américaine

D’ailleurs, les tournages américains ont accaparé une part importante de la main-d’œuvre du domaine cet été à Montréal, un élément qui n’est pas à négliger quand vient le temps de jeter un regard sur la pénurie actuelle. Rien pour aider : il y a même eu une hausse de 40 % du nombre de tournages étrangers dans la métropole cette année, selon l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM).

Vantés pour les retombées économiques qu’ils génèrent, les tournages américains s’avèrent-ils maintenant une espèce envahissante dans l’écosystème culturel québécois ? La p.-d.g. de l’AQPM, Hélène Messier, ne va pas jusque-là, préférant plaider pour des budgets qui permettent de faire compétition aux grands studios. « Quand on attire des tournages étrangers, il faut être conscient de la pression que ça exerce. […] On ne peut pas seulement encourager la venue de tournages étrangers en omettant les effets que ça va avoir sur la production nationale », affirme-t-elle.

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