«Succession 3»: la guerre civile continue

Avec sa réalisation sobre et une caméra nerveuse voulant donner une impression de réalité quasi documentaire, «Succession» repose pour l’essentiel sur ses qualités d’écriture, mais aussi sur de solides performances d’acteurs, deux aspects de la série encensés (à juste titre) par la critique depuis ses débuts.
Photo: David M. Russell HBO Avec sa réalisation sobre et une caméra nerveuse voulant donner une impression de réalité quasi documentaire, «Succession» repose pour l’essentiel sur ses qualités d’écriture, mais aussi sur de solides performances d’acteurs, deux aspects de la série encensés (à juste titre) par la critique depuis ses débuts.

Avec sa métaphore monarchique à peine voilée, Succession, dont la troisième saison s’amorce le 17 octobre, n’est jamais très loin de Shakespeare, quelque part entre Le roi Lear et Macbeth, avec une pointe de comédie noire. Parricide, fratricides, crimes corporatifs, milliards, rivalités et ambitions, misère des riches. Bienvenue dans l’univers sanglant de la famille Roy, qui s’entredéchire sous nos yeux à HBO depuis 2018 pour le contrôle du puissant conglomérat familial Waystar RoyCo.

Le début de la saison 3 nous fait retrouver la famille Roy là où la saison précédente nous avait laissés à l’automne 2019 : au bord d’un précipice et sur le demi-sourire du paternel face à la trahison surprise de son fils Kendall. Fierté devant l’audace de sa progéniture ? Joie d’un vieux bouc secoué de sa torpeur par la promesse d’un combat sans merci ?

On s’en souvient, la saison 2 se terminait en effet sur un suspense, après une conférence de presse télévisée où Kendall devait se sacrifier à la demande du père et prendre le blâme pour une série de scandales ayant ébranlé la compagnie. Mais, surprise, la partie d’échecs se poursuivait, Kendall décidant plutôt de dénoncer son père en le rendant publiquement responsable de tous les maux de l’entreprise — ce qui est sans doute conforme à la vérité.

On retrouve la famille à quelques jours de l’assemblée annuelle des actionnaires, les manœuvres se poursuivant à qui mieux mieux pour conserver le contrôle de la compagnie, rassurer les investisseurs et bloquer les requins de la finance attirés par l’odeur du sang. Visiblement, la mécanique guerrière de ce mélange new-yorkais de Dallas et de Game of Thrones, dans lequel les poignards volent bas et les répliques au vitriol fusent de partout, apparaît toujours aussi bien huilée.

Semer la terreur

Il faut dire que le patriarche de cette famille richissime mais dysfonctionnelle a planté le décor. Né à Dundee en Écosse, Logan Roy (Brian Cox) a été élevé au Québec par un oncle qui possédait une imprimerie et quelques panneaux d’affichage. Actionnaire majoritaire de Waystar RoyCo, à 80 ans, il est à la tête du cinquième conglomérat médiatique et de divertissement de la planète, avec un empire de médias traditionnels résolument à droite, comprenant, en Grande-Bretagne comme aux États-Unis, tabloïds et chaînes de télévision à la Fox News.

Photo: David M. Russell HBO Brian Cox dans le rôle de Logan Roy

Vieux lion sur le déclin, magouilleur politique qui fait et défait les gouvernements, personnage colérique, paranoïaque et manipulateur, joueur d’échecs obsédé de contrôle, mais affaibli par une hémorragie cérébrale depuis la saison 1, le corrosif milliardaire souffle le chaud et le froid (surtout le froid) sur ses collaborateurs et ses quatre enfants, nés de deux mariages différents. Un personnage ouvertement inspiré de Rupert Murdoch et de Sumner Redstone.

C’est dans ce climat de terreur permanente que ses enfants crient comme ils le peuvent leur soif d’amour et de reconnaissance. Outre Kendall, maintenant en guerre ouverte, on trouve Connor (Alan Ruck), désintéressé des affaires courantes et un peu idiot, préférant sa vie de rentier dans son ranch du Nouveau-Mexique jusqu’à ce qu’il se pique de devenir le prochain président des États-Unis. Petit play-boy cynique et faussement détaché, Roman (interprété de façon magistrale par Kieran Culkin, maître du non-verbal) aimerait lui aussi être calife à la place du calife.

Tandis que Siobhan « Shiv » Roy (Sarah Snook), bébé de la famille et seule fille du clan, longtemps engagée à gauche en politique fédérale américaine, aimerait elle aussi exercer plus de pouvoir. Détail qui tue, le téléspectateur attentif pourra remarquer que lorsque son père l’appelle, c’est une photo de l’ancien dictateur irakien Saddam Hussein qui apparaît sur l’écran de son téléphone.

D’un épisode à l’autre, chacun se cherche une raison d’être, espère être choisi par le paternel et distingué des autres. Tous veulent leur part de cet immense gâteau plein de crémage, tandis que le vieil homme, qui devait passer la main à l’un de ses fils, Kendall (Jeremy Strong), dans le premier épisode de la saison 1, changeait son fusil d’épaule et renonçait à abandonner son poste de chef de la direction de la compagnie.

Dès lors, humilié après ce « couronnement » avorté, Kendall va essayer à sa façon de prendre le contrôle de la compagnie, quitte à s’allier avec des investisseurs un peu requins qui préparent une offre publique d’achat hostile. Un jeu dangereux auquel ce toxicomane fraîchement repenti, père divorcé de deux jeunes enfants, risque de perdre quelques plumes.

Gestion de crise

Mélange de comédie noire et de tragédie, Succession nous entraîne dans des jeux de coulisse et de massacre parfois compliqués, impossibles à résumer ici, faits de séductions et de trahisons, de coups bas. Mais c’est surtout à travers deux outsiders que pointe la couleur satirique de la série : Tom Wambsgans (Matthew Macfadyen), marié à Shiv et cadre dans la compagnie, ainsi que le cousin Greg (Nicholas Braun), petit-fils du frère de Logan Roy, géant naïf et maladroit, passé maître en malaises de toutes sortes.

Avec sa réalisation sobre et une caméra nerveuse voulant donner une impression de réalité quasi documentaire, Succession repose pour l’essentiel sur ses qualités d’écriture (fruit d’une équipe de scénaristes britanniques qui ont fait leurs preuves en comédie), mais aussi sur de solides performances d’acteurs, deux aspects de la série encensés (à juste titre) par la critique depuis ses débuts.

À commencer par l’Écossais Brian Cox, un habitué des planches de la Royal Shakespeare Company et du Royal National Theatre de Londres, qui recevait en 2020 pour son rôle de Logan Roy le Golden Globe du meilleur acteur dans une série télévisée dramatique. La série avait aussi raflé en 2020 sept statuettes aux Emmy Awards (les Oscar de la télévision américaine).

Ces qualités sont aussi au rendez-vous dans cette troisième saison qui distille un même plaisir jubilatoire. Un constat s’impose en effet après avoir pu regarder sept des neuf épisodes de cette troisième saison de Succession : la série ne devrait pas décevoir les habitués. Le conflit s’envenime, porté par des dialogues qui, une fois encore, claquent comme des rafales de mitraillette, illuminés par des chapelets d’insultes gratinées — sortant surtout de la bouche de Roman, champion vivace et sans égal du « mot en f ».

Une saison peut-être plus statique, avec une impression de quasi-huis clos qui vient accentuer le côté thriller psychologique de la série et pimenter l’atmosphère de guerre civile ouverte.

 

Succession, saison 3

HBO Canada et Crave, dès le 17 octobre. À rattraper en français sur iTunes ou à Super Écran.

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