La fracture

Selon le journaliste Pierre Craig, la cause est entendue: dans le système de justice au Québec, «il y a un mur de l’argent», et à défaut de le faire tomber, il aimerait bien le fissurer, pour réparer la fracture avec le simple citoyen.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Selon le journaliste Pierre Craig, la cause est entendue: dans le système de justice au Québec, «il y a un mur de l’argent», et à défaut de le faire tomber, il aimerait bien le fissurer, pour réparer la fracture avec le simple citoyen.

« Une journée de cour, ça coûte 10 000 $. Dans près de 75% des causes en matière civile, l’un des demandeurs est un gouvernement ou une entreprise, mais c’est toi et moi qui payons pour ça. »

Cette nouvelle donnée quelque peu décourageante est arrivée en toute fin d’entrevue, mais ce ne fut pas la seule brandie par Pierre Craig, ex-employé de Radio-Canada et ex-animateur de l’émission La facture, mais surtout pas ex-journaliste. Car celui qui compte plus de 40 ans de carrière et fut président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec en 2013-2014 n’a pas pris sa retraite du métier, et n’a vraiment pas dit son dernier mot.

C’est chez lui qu’il reçoit Le Devoir, avec à ses côtés un amas de documents qui lui donne des allures d’avocat surmené à l’heure de plaider une cause importante. Si l’on croyait à la réincarnation, on pourrait facilement imaginer que Pierre Craig en fut un dans une vie antérieure, lui qui pendant 13 ans à la barre de La facture a défendu la veuve, l’orphelin, et surtout le citoyen floué par des entreprises malhonnêtes, ou empêtré dans des dédales administratifs. Au point parfois de perdre la tête, et beaucoup d’argent, tout au long du parcours.

On ne reçoit pas 250 000 appels à la justice après tant d’années à la barre d’une émission de consommation, de vulgarisation juridique et d’enquête sans que cela laisse des traces. Depuis son départ de Radio-Canada en 2016 — et dont il ne tient toujours pas à discuter autrement que pour répéter qu’il s’agissait « d’une question de principe » —, Craig aassocié son nom et son enviable réputation à la cause de la Clinique Juripop, du projet Justice pour tous, tout en faisant un retour cet automne « au reportage de cinq minutes » en collaborant à la nouvelle émission Nos années 20, à Télé-Québec.

Et c’est sur le même réseau qu’il présente son premier documentaire, Le procès, réalisé par Frédéric Nassif (Le dernier soir, Bye, La dictature du bonheur), véritable suite logique de sa longue passion journalistique. Selon lui, la cause est entendue : dans le système de justice au Québec, « il y a un mur de l’argent », et à défaut de le faire tomber, il aimerait bien le fissurer, pour réparer la fracture avec le simple citoyen. D’où l’idée de faire appel à des experts et des universitaires (Pierre Noreau, Normand Landry, Emmanuelle Bernheim) qui réfléchissent depuis longtemps à la gravité de l’inaccessibilité aux tribunaux, mais aussi en sollicitant des témoignages, poignants, de gens démunis devant des entrepreneurs véreux ou des compagnies à numéro, certains choisissant de se représenter seuls.

Chaque année, plus ou moins 50 % des gens impliqués dans des causes civiles le font sans avocat. Car comme on l’entend dans Le procès, « comment quelqu’un qui gagne 25 $ l’heure peut-il en donner 250 $ à un avocat ? »

Voilà un motif d’indignation parmi tant d’autres pour Pierre Craig, et il sait pertinemment qu’il n’est pas seul à déplorer la situation. Même l’honorable Claire L’Heureux-Dubé, première femme nommée juge à la Cour d’appel du Québec en 1979, juge à la Cour suprême du Canada en 1987 jusqu’à sa retraite en 2002, reconnaît avec lui « que la culture du Barreau [du Québec] est un frein à la justice ». Elle acquiesce sur un ton ferme, mais posé, Craig soulignant « qu’elle va quand même assez loin » dans sa critique. Car la question de la tarification (« Je connais des avocats qui chargent jusqu’à 1000 $ l’heure. »), de la multiplication des procédures et des délais, du refus que les avocats aient des pouvoirs d’intervention élargis dans les organismes communautaires et les Centres de justice de proximité sont autant de freins à une justice équitable.

Le procès regorge d’ailleurs d’exemples de drames humains, de ces variations contemporaines du combat entre David et Goliath, avec des chiffres qui donnent froid le dos, dont les 120 000 $ de frais judiciaires pour une femme victime de violence conjugale, empêtrée dans des procédures de divorce qui auraient pu lui coûter plus que le double si elle n’avait pas abdiqué avant la fin devant un conjoint infiniment plus riche qu’elle. « J’en avais les larmes aux yeux quand elle m’a raconté son histoire », se souvient Pierre Craig, lui qui en a pourtant entendu beaucoup d’autres du même genre tout au long de sa carrière.

Comment quelqu’un qui gagne 25 $ l’heure peut-il en donner 250 $ à un avocat ?

Et c’est justement pour des gens comme elle que le journaliste cherche à mettre en lumière les distorsions du système, qu’il m’énumère sur un ton parfois franchement désolé. « Avec ses 3000 articles, le Code civil est écrit en martien ancien, dit-il sur le ton de l’ironie, et personne ne peut se comprendre là-dedans. Les poursuites-bâillons ? C’est une façon d’utiliser le système de justice comme une arme d’injustice massive, et ça me renverse de voir que la justice se laisse utiliser de cette façon-là. En ce qui concerne les contrats, ils sont le plus souvent illisibles, et j’ai déjà trouvé une phrase qui contenait plus de 125 mots… »

Pierre Craig reconnaît que Le procès épingle beaucoup de problèmes, apporte peu de solutions, même si certaines sont évoquées ici et là, comme la tarification forfaitaire, pratique défendue par Claude F. Archambault, celui qu’on a surnommé « l’avocat des vedettes ». Et ce n’est pas la seule. « Si le Barreau du Québec accepte que les avocats des Centres de justice de proximité puissent donner des avis juridiques tout en étant capables d’aider les gens qui se présentent seuls en cour — ils se cassent la gueule chaque fois ou à peu près —, ça serait un bon début. Nous avons d’excellents juristes au Québec, la législation peut être modifiée, c’est juste la volonté qui manque. »

Même s’il n’a aucun projet concret dans ses cartons, déjà bien garnis d’une multitude de dossiers et de rapports, Pierre Craig aimerait continuer de creuser le sillon documentaire, beau prétexte à découvrir de nouveaux collaborateurs talentueux. « DansLe procès, que l’on a tourné en 35 jours, nous n’avons pas pu parler de la question des délais », souligne le journaliste, évoquant la situation de certains des protagonistes du film qui ne s’est en rien améliorée depuis la fin du tournage. Ou alors, on repense à Serge Galipeau, victime d’une poursuite-bâillon lancée par les propriétaires d’un dépotoir qui non seulement a pollué son environnement, mais toute son existence : « On a eu un jugement, mais on n’a pas obtenu justice. » « Tu sais ce que l’on dit en anglais, tient-il à souligner en guise de conclusion : “Justice delayed is justice denied.” » Comptez sur Pierre Craig pour le rappeler à qui de droit.

 

Dans une version précédente de ce texte, qui a été depuis corrigée, a première citation de Pierre Craig était comme suit: «Une journée de cour, ça coûte 10 000 $. Et 75 % du temps de cour est occupé par des compagnies, mais c’est toi et moi qui payons pour ça.»

Le procès

Télé-Québec, mercredi, 20 h, et gratuit sur telequebec.tv.

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