Mohamed Ali, le grand au-delà des gants

Mohamed Ali entouré de petits élèves lors d’une visite à son ancienne école à Louisville, au Kentucky, en 1977.
Michael Gaffney Mohamed Ali entouré de petits élèves lors d’une visite à son ancienne école à Louisville, au Kentucky, en 1977.

Comment parler de boxe sans avoir à l’esprit, du moins ces jours-ci, le triste sort de Jeanette Zacarias Zapata ? Cet été, la boxeuse mexicaine de 18 ans est morte à Montréal des suites de blessures à la tête récoltées lors d’un affrontement tenu au Stade IGA, la plus récente appellation corporative donnée aux installations sportives plantées au milieu de cet espace public qu’est le parc Jarry.

Sport codifié au XIXe siècle au nom du fair-play britannique, la boxe est vite devenue extrêmement populaire, attirant à elle des foules immenses. Depuis le temps, les effets délétères des coups portés à la tête ne sont plus un secret pour personne. Pourtant, des dérivés de la boxe, autrement plus corsés, des variantes plus ou moins patentées de kickboxing et de boxe thaïlandaises, continuent d’être popularisés.

Plusieurs boxeurs exceptionnels sont devenus des idoles populaires. La liste des noms qui composent ce panthéon est longue. Je pense en vrac à Joe Louis, à Sonny Liston, à Archie Moore, mais aussi à Yvon Durelle et à Ovila Chapelaine, connu sous le nom de Jack Delaney. Il y eut de grands boxeurs. Cependant, le plus grand homme à avoir été boxeur demeure sans conteste Mohamed Ali.

Le réalisateur Ken Burns a fait de l’Amérique le sujet qui sous-tend l’ensemble de ses documentaires exceptionnels. Il s’intéresse cette fois à Ali. Et nul besoin d’être un passionné de boxe pour se plonger dans cette vie.

Voici un héros universel. Vous ne le connaissez pas, ou mal ? Ce documentaire est pour vous. Comme pour tous les autres d’ailleurs. Car avec Ali, on n’en a jamais fini.

Au-delà de la misère

En 2016, quand Mohamed Ali meurt, beaucoup conservaient de lui l’image d’un homme amoindri projeté aux multitudes lors de l’ouverture des Jeux olympiques d’Atlanta en 1996. Ali y brandissait la flamme olympique, bien que sa santé soit désormais chancelante. Après avoir subi de multiples commotions cérébrales, Ali souffrait, au moins depuis 1984, de la maladie de Parkinson. Lui dont la vitesse décisive des gestes lui avait valu une médaille d’or aux Jeux de 1960 à Rome n’était plus que l’ombre de lui-même.

Il est facile désormais d’oublier que la boxe a pu représenter, dans un moment de l’histoire humaine, un formidable levier d’ascension et de libération sociales. Beaucoup de jeunes se sont retrouvés à boxer, comme Ali, parce qu’il était somme toute moins dangereux d’apprendre à maîtriser parfaitement son corps dans un gymnase et de monter ensuite dans un ring que de se retrouver, laissé à soi-même, dans la jungle de ce qu’une vie de misère nous promettait, dans la rue ou ailleurs.

Voici donc quatre nouveaux épisodes de la vie d’Ali, appuyés sur une quantité prodigieuse de documents d’archives. Les films consacrés à Ali ne manquent pas. Et pourtant, celui-ci n’est certainement pas de trop. Ken Burns démonte doucement puis remonte, en fin horloger du temps qu’il est, la vie de ce jeune garçon de rien, Cassius Clay. Il l’accompagne, du berceau jusqu’au tombeau. Mais ce faisant, c’est toute une société qu’il va présenter.

Petit, Cassius Clay se fait voler un vélo. Il rage. Cette injustice lui pèse. Ce malingre promet de châtier de ses mains celui qui a fait ça. Chemin faisant, dans son énervement à retrouver le coupable, il entre dans un gymnase où un ancien policier lui propose d’arrêter de s’énerver et de plutôt s’entraîner…

Du petit au plus grand

Avant même d’avoir remporté le moindre combat, le jeune homme prédit qu’il sera le plus grand. Combien de têtes folles ont pu, un jour ou l’autre, sans jamais reprendre contact avec la réalité, tenir des propos pareils pour mieux s’échapper de leur condition ? Le jeune Cassius Clay, débordé par sa propre confiance en lui, a certainement plus de mots qui lui montent à la bouche que d’élans constants dans ses gants. Un boxeur comme tant d’autres pour son entraîneur… Mais tout cela va vite se rééquilibrer autrement.

Oui, ce jeune parle. Oui, il a une grande gueule. Mais bientôt, ses propos sont à la mesure de ses réalisations. Il est si doué qu’un ensemble d’hommes d’affaires tente de le protéger des griffes de la pègre où sont jetés d’ordinaire les boxeurs. Il est salarié et protégé par une armure légale. Bien entendu, tout ce beau monde s’attend à un retour sur investissements.

Son corps a les moyens de le conduire loin. A-t-on jamais vu un boxeur capable de danser de cette façon ? Regardez les images de ses premiers combats. Il vole. Il flotte. Il pare quantité de coups avec une prodigieuse souplesse. L’anticipation sans commune mesure dont fait preuve Mohamed Ali défie l’entendement. Comment fait-il ?

Des passions

Son père, homme violent, éprouvait durement la ségrégation des siens. Le fils est-il l’héritier des vues de son père ? Il faudra un certain temps en fait pour que Mohamed Ali, jusque dans le choix de son nom, affirme un discours indiscutablement politique. D’abord, il ne souhaitait tout simplement pas déplaire à ses commanditaires, n’allant tout de même pas aussi loin que Joe Louis, qui réfrénait ses envies de célébrer ses victoires lorsqu’il triomphait d’un Blanc. Dans le cas d’Ali, très vite, l’homme dépasse largement la dimension du boxeur qui légitime en quelque sorte son droit de parole.

Difficile d’imaginer un homme qui polarisa autant les passions. De son vivant, Mohamed Ali fut souvent détesté. Parce qu’il était noir, musulman, antimilitariste ou encore favorable au plus démunis de la société, bien des gens trouvèrent des raisons de le détester. Il en paya le prix, sans jamais renoncer à ses idées. Bien sûr, il fut aussi adulé, jouant comme pas un d’un formidable charisme, lequel était porté par un sens de la répartie prodigieux. Comment, à l’heure de sa mort, était-il parvenu à susciter autour de sa personne une telle unanimité, presque une dévotion ?

Sa fille, appelée à témoigner tout du long de ce documentaire, se souvient n’avoir jamais tellement compris qui était cet homme qu’elle reconnaissait pourtant comme son père. Au temps où il la tenait dans ses bras, elle était toujours étonnée de voir la foule faire cercle autour de lui pour l’acclamer et scander qu’il était le plus grand.

Muhammad Ali

PBS, du 19 au 22 septembre, 20h​

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