«Bébel» l’éternel

Jean-Paul Belmondo au Festival de Cannes, en mai 1964, pour le film «Cent mille dollars au soleil», d’Henri Verneuil
Photo: Agence France-Presse Jean-Paul Belmondo au Festival de Cannes, en mai 1964, pour le film «Cent mille dollars au soleil», d’Henri Verneuil

Pour tous, c’était « Bébel ». Jean-Paul Belmondo, pilier du cinéma français et icône de la Nouvelle Vague, est décédé à l’âge de 88 ans, lundi. Le septième art perd ainsi une de ses figures les plus populaires, qui a traversé près d’un demi-siècle de l’histoire du cinéma dans des films commerciaux et d’auteurs.

L’interprète aux 80 films est mort à la mi-journée, a annoncé sa famille dans un communiqué. « Jean-Paul s’est éteint aujourd’hui [lundi]. Il est parti rejoindre ses vieux complices du Conservatoire. Son sourire sincère sera toujours là », écrit sa famille.

L’acteur, qui avait été hospitalisé en début d’année pour une fatigue générale, est décédé entouré des siens, à son domicile parisien.

Dans les mémoires, c’est l’homme au sourire ravageur, au nez de boxeur et à la gouaille inimitable qui restera.

C’est la rencontre avec Jean-Luc Godard, chef de file de la Nouvelle Vague à Paris, qui a scellé son destin. Il le fait tourner dans un court métrage avant de lui offrir son premier grand rôle dans À bout de souffle en 1960. Le film est un succès critique et public. Leur collaboration se poursuivra notamment avec Pierrot le fou (1965), un autre film emblématique.

« J’ai eu la chance d’arriver dans les années 1960, où le cinéma français était le plus riche en auteurs. De tourner avec des Godard, Melville, De Sica, la grande époque de De Broca », dira l’acteur en entrevue dans les pages du Devoir. « Ces gens-là, pour moi, n’ont pas été remplacés. »

 
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse Jean-Paul Belmondo en compagnie d’Alain Delon, en septembre 2010

« Bébel » laisse aussi le souvenir d’un acteur physique qui faisait la plupart de ses propres cascades, devenues sa marque de fabrique. La carrière de cet amoureux du risque n’a pas été sans accidents : entorse à la cheville gauche sur L’homme de Rio, cuisse déchirée après avoir traversé une fenêtre vitrée dans Le magnifique, et main droite fracturée lors de la cascade sur les toits des Galeries Lafayette dans Peur sur la ville.

Après s’être blessé en exécutant une cascade sur le tournage de Hold-up, Belmondo abandonne progressivement les plateaux de cinéma pour le théâtre, où il fera un retour sur les planches près de 30 ans après les avoir quittées en interprétant Kean, d’Alexandre Dumas.

Un accident vasculaire cérébral pendant un tournage en 2001 marquera la fin de sa carrière. Il restera fortement handicapé. Son élocution est affectée, mais le capital sympathie reste intact : s’il disparaît presque du grand écran, il répond présent lors des cérémonies en son honneur, comme en 2017, où il reçoit un César d’honneur.

Une pluie d’hommages

La classe politique française a rendu hommage à l’acteur. « Il restera à jamais “Le Magnifique”. Jean-Paul Belmondo était un trésor national, tout en panache et en éclats de rire, le verbe haut et le corps leste, héros sublime et figure familière, infatigable casse-cou et magicien des mots. En lui, nous nous retrouvions tous », a salué sur Twitter le président, Emmanuel Macron.

Sa carrière commencée sur les planches l’a mené en un demi-siècle au sommet du box-office français, avec 130 millions de spectateurs cumulés au cinéma. Il restait un modèle pour ses pairs, notamment Jean Dujardin, qui le considérait comme « l’un des derniers héros » du cinéma français. « Tu vas me manquer… tu vas tellement nous manquer. Merci, Jean-Paul », a-t-il écrit sur Instagram.

L’acteur français Alain Delon, qui a partagé l’affiche de plusieurs films avec Jean-Paul Belmondo, s’est dit « complètement anéanti » par sa mort.

« Je vais essayer de m’accrocher pour pas faire la même chose dans cinq heures… Remarquez, ce serait pas mal si on partait tous les deux ensemble. C’est une partie de ma vie, on a débuté ensemble il y a 60 ans », a déclaré l’acteur de 85 ans sur la chaîne CNews, lundi.

La rumeur voulait que les deux hommes ne s’entendent pas bien. « Lui et moi, c’est le jour et la nuit », confiera toutefois Belmondo, évoquant une « amitié fidèle » avec Delon, loin de la rivalité qu’on leur a souvent prêtée. « Ils ne se sont fait aucune saloperie d’acteurs. Ce fut très fair-play », racontera pour sa part le cinéaste Patrice Leconte à la journaliste du Devoir Odile Tremblay, en parlant du tournage d’Une chance sur deux, qui a réuni les deux acteurs à la fin des années 1990.

Le Festival de Cannes a de son côté salué sa carrière. « Pour l’hommage 2011, les photographes avaient prévenu : “On va poser nos appareils sur les marches, et ce sera pour l’applaudir”. Sa générosité d’homme et d’acteur a inventé parmi les plus grands moments de l’histoire du cinéma. Merci, Jean-Paul. Adieu, Magnifique », a écrit sur le compte Twitter du Festival de Cannes, son délégué général, Thierry Frémaux.

Le directeur de la Mostra de Venise, Alberto Barbera, se souvient d’« un visage fascinant, d’une sympathie irrésistible, une polyvalence extraordinaire, qui lui a permis d’interpréter des rôles dramatiques, d’aventuriers et même comiques, qui ont fait de lui une star appréciée universellement, aussi bien par le cinéma d’auteur que par le cinéma de divertissement ».

La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, a annoncé lundi sur RTL qu’un « hommage serait rendu » à Jean-Paul Belmondo, et qu’il reviendrait au « président de la République d’en fixer les contours ».

Jean-Paul Belmondo en cinq répliques cultes

À bout de souffle, de Jean-Luc Godard (1960) : « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville… allez vous faire foutre ! »

 

Un singe en hiver, d’Henri Verneuil (1962) : « Monsieur Esnault, si la connerie n’est pas remboursée par les assurances sociales, vous finirez sur la paille. »

 

Cent mille dollars au soleil, d’Henri Verneuil (1964) : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent ».

 

Docteur Popaul, de Claude Chabrol (1972) : « J’en ai assez d’être aimé pour moi-même, j’aimerais être aimé pour mon argent. »

 

Le guignolo, de Georges Lautner (1980) : « Vous savez quelle différence il y a entre un con et un voleur ? Un voleur, de temps en temps, ça se repose. »



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