Pas toujours bien dans leur assiette

Alexandra Cliche-Rivard (à gauche), scénariste, et Sofi Langis, réalisatrice de la série documentaire «De pied ferme», où sont représentés plusieurs régions du Québec et plusieurs secteurs d’activité
Photo: Adil Boukind Le Devoir Alexandra Cliche-Rivard (à gauche), scénariste, et Sofi Langis, réalisatrice de la série documentaire «De pied ferme», où sont représentés plusieurs régions du Québec et plusieurs secteurs d’activité

À la fin des six épisodes de la série documentaire De pied ferme, les participants ne trouvent pas l’amour, et encore moins un gros montant d’argent pour éponger leurs dettes, certaines à des sommets stratosphériques. Mais après dix mois de tournage durant lesquels ils auront été scrutés à la loupe par une petite équipe, ces producteurs agricoles gagneront sûrement le respect des téléspectateurs, témoins des multiples défis auxquels ils doivent faire face sur une base quotidienne, peu importe le moment de l’année.

La réalisatrice Sofi Langis, longtemps associée à Vice Québec, et la productrice Alexandra Cliche-Rivard se doutaient que leur réalité n’avait rien d’idyllique, elles qui étaient déjà sensibilisées aux enjeux environnementaux et de sécurité alimentaire. Mais ce projet fut une véritable immersion dans le monde agricole québécois pour celles qui ont pris contact avec près de 150 producteurs pour prendre le pouls d’un univers mal compris, mal aimé, et pourtant essentiel.

« Les questions d’autonomie alimentaire et d’achat local sont sur toutes les lèvres depuis plusieurs années, mais qu’est-ce que les gens peuvent faire ? D’autant plus qu’au moment où nous avons décidé de tourner [dans les premiers mois de 2020], la pandémie de COVID-19 était à un sommet », se souvient Alexandra Cliche-Rivard.

« Il n’y avait donc pas de meilleur moment, enchaîne Sofi Langis. Nous voulions faire le pont entre la société et le monde agricole, car, disons-le, les gens ont eu peur de manquer d’aliments. Les travailleurs étrangers allaient-ils arriver ? Est-ce que les producteurs auraient la main-d’œuvre nécessaire ? Nous sentions que la population avait une écoute qu’elle n’aurait pas eue il y a cinq ans. »

Photo: Impact TV Les téléspectateurs de la série seront témoins des multiples défis auxquels doivent faire face les producteurs agricoles sur une base quotidienne.

Prendre la clé des champs

Portées par de nobles intentions, et à défaut de revendiquer une vaste expérience des choses de la terre — la productrice vient de la Montérégie, dans un milieu entouré de fermes, et la réalisatrice est originaire du Nouveau-Brunswick, avec quelques fermiers dans sa famille élargie —, Alexandra Cliche-Rivard et Sofi Langis ont pris le temps d’écouter les doléances des producteurs agricoles. Car ce sont eux, et eux seuls, les véritables vedettes dans De pied ferme.

« Nous voulions vraiment sortir de l’image pittoresque de l’agriculteur et montrer l’humain derrière ce qu’il produit, souligne Alexandra Cliche-Rivard. Il fallait bien sûr établir un lien de confiance, et pour qu’ils nous ouvrent leur porte, ça leur a pris du temps. » Parfois accusés d’être des pollueurs ou des tortionnaires d’animaux, ceux-ci étaient méfiants, mais pour Sofi Langis, à l’heure de la COVID-19, « ils en avaient long à dire ».

Ils avaient bien sûr leurs opinions sur les effets du virus ou la gestion de la crise sanitaire, mais surtout des frustrations accumulées au fil des ans, allant des caprices d’un climat déréglé à la toute-puissance des grandes chaînes d’alimentation en passant par des marges de profit de plus en plus réduites, les plaçant à la merci des créanciers.

« Ce sont des gens très créatifs, qui peuvent avoir des idées folles pour réussir à survivre, et parfois ça fonctionne, affirme la réalisatrice sur un ton admiratif. Nous avons suivi leurs hauts et les bas, et leurs hauts sont aussi captivants que leurs bas. »

Broyer du noir dans une vie en vert

L’équipe de la série De pied ferme a décidé de prendre le temps de saisir plusieurs de ces hauts et de ces bas sur près d’une année, suivant le travail rythmé par les saisons. Et dans un souci de diversité, plusieurs régions du Québec sont ici représentées, de l’Estrie à Charlevoix en passant par la Montérégie, de même que plusieurs secteurs d’activité : la pisciculture, la production porcine, bovine, cunicole et maraîchère.

Autant de secteurs pour autant de petites victoires que de grandes catastrophes, racontées parfois avec pudeur, parfois les larmes aux yeux, accompagnées de quelques jurons bien sentis. C’est ainsi que Pascal, producteur maraîcher, se débat contre une sécheresse persistante le forçant à se procurer des tuyaux pour irriguer ses sols qui n’ont rien à envier à ceux d’un désert.

La chaleur fait aussi des ravages chez Mathieu, producteur porcin. Ses bêtes n’ont guère d’appétit, et leur poids détermine le prix qu’il peut en obtenir… Sans compter que de la ferme à l’abattoir, le trajet de plus de 200 km constitue une épreuve douloureuse pour ces animaux « confinés » et à l’étroit dans un camion — certains ne survivront pas au voyage.

Le téléspectateur se demandera souvent si les protagonistes de la série vont eux-mêmes réussir à survivre à cette cascade de tracas, démunis qu’ils sont devant des lapins mort-nés, des poissons en surabondance qui ne peuvent survivre dans des bassins tout à coup trop petits, ou des champs de laitue romaine littéralement « bulldozés » parce qu’elles ne répondent pas aux standards élevés, lire esthétiques, des chaînes d’alimentation.

Ce sont des réalités que les consommateurs ignorent trop souvent, car soucieux de la qualité, certes, mais aussi du prix qu’ils sont prêts à payer pour les fruits, les légumes et les viandes qu’ils mangent tous les jours. Cette pression insidieuse n’est pas sans effets sur la pratique agricole. Les consommateurs ne comprennent pas non plus qu’il en faut, des bras vigoureux, pour que tous ces produits se rendent jusque dans leur assiette, d’où la présence de travailleurs étrangers.

À ce chapitre, les deux producteurs maraîchers présents dans la série, Pascal et Diane, qui maîtrisent parfaitement l’espagnol, connaissent la valeur réelle de ces travailleurs et ignorent quel serait leur destin sans leur présence. Ou ne le savent que trop bien…

Une jonglerie complexe

Quant à Sofi Langis et Alexandra Cliche-Rivard, elles ont appris à tourner dans un contexte dominé par la COVID-19, respectant à la fois les règles sanitaires des compagnies d’assurances de productions télévisuelles et celles du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec.

Une jonglerie complexe, mais au final payante, sans éclosions selon leurs dires. « Nous avons été chanceuses, reconnaît Sofi Langis, mais nous tournions beaucoup à l’extérieur, et tout un système avait été mis en place pour protéger à la fois leurs travailleurs et leurs installations. Ça faisait beaucoup de règlements, ça change forcément la dynamique, mais tout le monde les respectait. »

Comme quoi les couvre-visages et la distanciation physique ne sont jamais un frein pour explorer une réalité étrangère à la nôtre, et pour aller à la rencontre de gens que l’on gagne à mieux connaître.

De pied ferme

Série documentaire en six épisodes, diffusée sur la plateforme Vrai de Québecor

À voir en vidéo