Le «mini-putt», ce théâtre d’émotions

Jocelyn Noël participe à «La Coupe
Photo: RDS Jocelyn Noël participe à «La Coupe "mini-putt" à RDS»

Au début des années 1990, alors que l’émission Défi mini-putt de RDS était au sommet de sa popularité, il arrivait régulièrement que Jocelyn Noël se fasse reconnaître au supermarché, au cinéma ou dans l’autobus. « Et je me faisais dire toutes sortes de choses », se souvient le volubile athlète de 56 ans, informaticien de profession, qui cumule sept championnats provinciaux, un record qu’il partage avec son éternel rival et ami Carl Carmoni (qui sont respectivement comme les Mario Lemieux et Wayne Gretzky de leur discipline). « Je me suis fait dire toutes sortes de choses positives et négatives sur le mini-putt. »

Négatives ? « Ça n’a pas toujours été pris au sérieux, le mini-putt. Certaines personnes pensent que c’est un peu… tata ? Moi, je leur réponds : “Venez vous essayer, essayez de me battre”. Mais on connaît déjà la réponse : ces gens-là ne viennent jamais. Et moi, de mon côté, je continue à jouer, parce que je suis passionné et que je suis très positif dans la vie. »

Positif comme les amateurs, qui n’ont jamais cessé de croire que le retour du mini-putt à la télévision, « ça se pourrait, ça se pourrait, ça se pourrait », comme le hurlait Carl Carmoni en observant sa balle se diriger de façon indécise vers le trou. Une foi récompensée depuis mardi dernier, jour où le Réseau des sports lançait La Coupe mini-putt 2021, une série de dix épisodes originaux opposant certains vieux de la vieille (Suzanne Carmoni, Dari Cliche, Rachel Routhier) à de nouveaux venus.

Le "mini-putt" permet ce double regard. On sait que c’est un peu absurde de présenter ça à la télé, mais en même temps, tout se joue à chaque trou et quand il y a une réussite, notre descripteur gueule comme un perdu. Ça donne un théâtre aussi excitant qu’exalté.

En mai 2020, à la faveur d’un creux dans sa programmation provoqué par la pandémie, RDS diffusait La Coupe mini-putt 2012, quatre épisodes produits à l’origine pour le Web, dont l’ultime rendez-vous récoltait le 7 mai à 22 h des cotes d’écoute étonnantes de 75 000 paires d’yeux.

Comment expliquer que ce sport souvent ridiculisé, qui avait quitté l’antenne en 2001, se soit taillé une place dans l’imaginaire populaire ? « Serge Vleminckx, c’est la réponse », laisse tomber sans hésiter Jocelyn Noël au sujet de celui que l’on peut qualifier de René Lecavalier du mini-putt. « Sans lui, on ne se parlerait pas aujourd’hui. »

Double regard

 

En 1970, Jean Benoit, que l’on appelle le père du mini-putt québécois, conçoit la franchise Mini-Putt International et deux parcours standardisés, le mini (celui du petit écran) et le maxi. Pas moins de 125 terrains sont construits partout au Québec. Après une courte incursion à la télé (de 1970 à 1973), la fièvre du Totem et du Plateau s’estompe toutefois, alors que poussent comme des champignons les terrains de mini-putt non franchisés, qui saturent le marché.

C’est en 1985 que Serge Vleminckx accompagne le retour du mini-putt en ondes, à la Télévision des sports du Québec, l’ancêtre de RDS. Le journaliste, qui a œuvré pendant 35 ans au Journal de Montréal (et a beaucoup couvert le sport universitaire), a-t-il, même pendant un bref instant, trouvé saugrenue la perspective de décrire une activité aussi… minimaliste ? « Si j’avais trouvé ça saugrenu, je n’aurais pas accepté. Du moment que tu te lances, il faut que tu y ailles à fond », répond le stentor de 74 ans qui, avant la pandémie, détenait un abonnement au TNM, et qui a fait du théâtre amateur dans sa jeunesse.

Le mini-putt, un théâtre ? Bien sûr, répond le sémiologue et chargé de cours à l’UQAM et à l’UQAT Gabriel Tremblay-Gaudette. « Il y a quelque chose d’un peu kitsch dans le mini-putt, mais comme pour la lutte, on le regarde à la fois au premier et au second degré. On est à cheval sur les deux, parce que pour avoir une expérience de visionnement agréable, on ne peut pas être que dans le deuxième degré. Il faut prendre ça minimalement au sérieux. »

La nouvelle mouture du mini-putt à RDS, avec ses présentations dignes d’un jeu vidéo et ses bandeaux « Birdie » à la Batman qui traversent l’écran lorsqu’un compétiteur réussit le trou d’un coup, joue bien sur cette fine ligne entre sincérité et ironie. « Le mini-putt permet ce double regard, pense l’universitaire. On sait que c’est un peu absurde de présenter ça à la télé, mais en même temps, tout se joue à chaque trou et quand il y a une réussite, notre descripteur gueule comme un perdu. Ça donne un théâtre aussi excitant qu’exalté. »

L’historien néerlandais Johan Huizinga énonçait dans Homo Ludens (1938), un ouvrage majeur de l’étude du loisir, sa théorie du cercle magique. « Le cercle magique, explique toujours Gabriel Tremblay-Gaudette, c’est un espace à la fois physique et mental dans lequel on se met et qui fait qu’on peut s’émouvoir d’un objet de plastique qui va traverser des frontières auxquelles on attribue arbitrairement un certain nombre de points. Au mini-putt, il faut absolument adhérer au cercle magique pour être transporté. »

Photo: RDS Image de «La Coupe "mini-putt" 2021»

Une flamboyance nécessaire

 

Une adhésion à laquelle contribue encore la passion intacte de Serge Vleminckx et des joueurs en piste, dont Jocelyn Noël, réputé pour ses réactions explosives, et Carl Carmoni, qui parle à sa balle comme Patrick Roy dialoguait avec ses poteaux. Jocelyn Noël assure qu’il est beaucoup moins flamboyant lors de tournois non télévisés, lorsque tous les tapis sont occupés.

« À la télé, je suis le seul à jouer, l’attention est toute sur moi, et puis Serge [qui commente la saison 2021 en différé, mais qui était à l’époque sur place, lors des tournages] se lève sur son banc et s’exclame autant que nous. Ça devient un phénomène d’entraînement », dit le vétéran au cours d’un long entretien durant lequel il évoque avec une époustouflante précision des parties jouées il y a plus de 30 ans, dont son premier championnat, en 1988, remporté lors d’une finale l’opposant à la légendaire Lucie Bussières. « J’ai terminé le match avec sept birdies consécutifs. Serge Vleminckx [qui décrivait le jeu depuis le toit du salon de quilles attenant au mini-putt Jean-Talon] en est presque tombé en bas. »

À l’instar du baseball, le mini-putt appelle sa mise en récit. « Pour des sports à la temporalité lente, c’est très utile, presque essentiel, d’avoir un commentaire qui vient ajouter une narrativisation, sous la forme souvent d’une amplification des personnages », souligne Gabriel Tremblay-Gaudette.

Une intuition que confirme le visionnement des premiers affrontements de la saison 2021, lors desquels l’analyste Carl Carmoni fournit un luxe de statistiques et d’anecdotes au sujet de ses camarades (saviez-vous que Paul Boucher de Québec est surnommé « Monsieur Birdie » ? Que Joël Larche de Valleyfield cumule 35 parties parfaites… aux quilles !).

« En réalité, si on montait juste les faits saillants, ça pourrait durer cinq minutes, mais là, on met l’accent sur la destinée des joueurs, sur leurs hauts, leurs bas, observe le sémiologue. C’est aussi ce que Radio-Canada nous vend pendant les Olympiques. C’est plus de l’émotion que du sport. »

Relancé en 2005 par Carl Carmoni, le circuit compétitif de mini-putt réunirait aujourd’hui au Québec environ 700 joueurs. Après une courte retraite au début des années 2000, Jocelyn Noël participe maintenant chaque été au plus grand nombre de tournois possible. « Ma femme me demandait récemment : “Penses-tu que tu vas te faire reconnaître à l’épicerie comme dans le temps ?” »

La Coupe mini-putt 2021

RDS, les mardis et jeudis, 17 h

À voir en vidéo