«Summer of Soul»: un été de soul sauvé de l’oubli

Organisé et  animé par le  coloré chanteur et entrepreneur Tony Lawrence, le Harlem Cultural Festival,  qui a attiré près de 300 000 spectateurs, s’est déroulé  un an après  les assassinats de Martin Luther King Jr.  et de Robert  F. Kennedy et  en pleine guerre du Vietnam,  où de nombreux soldats afro-américains avaient été  dépêchés.
Searchlight Pictures/20th Century Studios Organisé et animé par le coloré chanteur et entrepreneur Tony Lawrence, le Harlem Cultural Festival, qui a attiré près de 300 000 spectateurs, s’est déroulé un an après les assassinats de Martin Luther King Jr. et de Robert F. Kennedy et en pleine guerre du Vietnam, où de nombreux soldats afro-américains avaient été dépêchés.

Oubliées pendant un demi-siècle, les images filmées de six week-ends de concerts extérieurs à l’affiche du Harlem Cultural Festival arrivent sur nos écrans au moment précis où nous reconsidérons la place qu’occupent les Afro-Américains dans notre histoire et notre société. Avec le superbe Summer of Soul, le film musical de l’été, le musicien et réalisateur Questlove expose ces précieuses et puissantes archives qui offrent un autre regard sur cet été 1969, surtout marqué par le mythe du festival Woodstock et par le récit de la mission Apollo 11 menant un équipage américain sur la Lune.

Ce 20 juillet 1969, toute l’Amérique était rivée devant son téléviseur pour regarder la capsule spatiale toucher la surface lunaire. Toute l’Amérique ? Non : ce jour-là, entre 40 000 et 50 000 spectateurs étaient entassés au Mount Morris Park (rebaptisé Marcus Garvey Park) pour assister aux concerts de Stevie Wonder (alors âgé de 19 ans), de David Ruffin (qui venait de quitter les Temptations) et de Gladys Knight & The Pips, tout un programme.

Un journaliste d’une chaîne de télévision locale était sur place pour recueillir les réactions des résidents de Harlem : « Alors, un homme sur la Lune, vous en dites quoi ? » Les réponses présentées dans son reportage, cité dans ce documentaire, sont unanimes : les Blancs ont beau aller dans l’espace, ça n’améliorera pas le sort des Noirs dans ce pays. Faire l’histoire, d’accord, mais pas sur la Lune : plutôt dans un parc de Harlem, avec ce qui fut l’une des plus importantes manifestations musicales noires de l’époque, aux côtés du mégaconcert Wattstax au Los Angeles Memorial Coliseum, en août 1972, mettant entre autres à l’affiche les Staple Singers, Rufus et Carla Thomas, Eddie Floyd, The Bar-Kays et, clou du spectacle, Isaac Hayes.

Organisé et animé par le coloré chanteur et entrepreneur Tony Lawrence, le Harlem Cultural Festival, qui a attiré près de 300 000 spectateurs, s’est déroulé un an après les assassinats de Martin Luther King Jr. et de Robert F. Kennedy et en pleine guerre du Vietnam, où de nombreux soldats afro-américains avaient été dépêchés. Dans ce contexte déprimant, auquel il faut ajouter les ravages de l’épidémie de drogues dures à New York, la programmation du festival — soutenu par le maire John Lindsay et dont la sécurité était assurée par des membres des Black Panthers — offrait non seulement une échappatoire aux citoyens de Harlem, mais aussi une source de motivation, un espoir, renvoyant une image positive et engagée de l’Amérique noire alors en pleine transformation.

Perles inédites

Le réalisateur trouve le parfait équilibre entre la musique, ce besoin de présenter aux cinéphiles les meilleures prestations des musiciens à l’affiche, et le commentaire social et politique témoignant de la conjoncture dans laquelle a eu lieu ce festival. Même Questlove, auteur, musicien, batteur de The Roots, chef de l’orchestre du Tonight Show Starring Jimmy Fallon et ardent promoteur de la culture afro-américaine, n’en croyait pas ses yeux lorsqu’il a découvert pour la première fois il y a quatre ans la quarantaine d’heures d’archives vidéo, en majorité inédites, filmées durant cet été 1969 au Mount Morris Park.

Des images et du son de qualité remarquables, l’événement ayant été formaté en émissions d’une heure présentées à l’époque, le reste destiné à un film ou un documentaire… qui aura finalement mis cinquante ans à voir le jour.

Un véritable trésor, à faire saliver les amateurs de soul, de gospel, de blues, de funk, de jazz. La performance explosive de Why I Sing the Blues de B.B. King ! Stevie Wonder absolument possédé en passant de la batterie au clavinet sur Shoo-Be-Doo-Be-Doo-Da-Day ! Max Roach spectaculaire sur Africa de Coltrane, rejoint sur scène par son épouse, la chanteuse et militante Abbey Lincoln ! Sly & The Family Stone donnant une leçon d’inclusion, offrant des versions géantes de You Can Make it if You Try et Everyday People au gros soleil d’après-midi ! Et cette interprétation à donner la chair de poule de Take My Hand, Precious Lord, la chanson préférée de Martin Luther King Jr., chantée par Mavis Staples et Mahalia Jackson (et le révérend Jesse Jackson), accompagnées par un chœur gospel !

Artiste aux multiples talents, Ahmir « Questlove » Thompson, qui fera paraître cet automne un essai (Music Is History), réussit son entrée dans l’univers du documentaire avec un film pertinent, éclairant et respectueux des prestations des musiciens qui ont marqué l’histoire et vécu une révélation — c’est le cas pour Wonder et pour The 5th Dimension — en jouant devant les citoyens de Harlem.

Summer of Soul (…Or, When the Revolution Could Not Be Televised)

Documentaire d’Ahmir «Questlove» Thompson. Avec Stevie Wonder, Mahalia Jackson, Nina Simone, The 5th Dimension, The Staple Singers, Gladys Knight & the Pips. États-Unis, 2021, 117 minutes.

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