Guy Jodoin est incapable de faire quoi que ce soit à moitié

«J’essaie d’être un intervieweur à l’écoute, ce que je n’étais pas au début. Ce que je veux, c’est faire briller la personne», affirme l'animateur télé, Guy Jodoin.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «J’essaie d’être un intervieweur à l’écoute, ce que je n’étais pas au début. Ce que je veux, c’est faire briller la personne», affirme l'animateur télé, Guy Jodoin.

Que les animateurs télé — les animateurs de quiz a fortiori — nous pardonnent de le souligner, mais c’est pourtant l’évidence : certains d’entres eux donnent parfois l’impression à l’écran d’être simplement venus récupérer leur chèque de paie ou, si vous préférez, de « puncher » à l’entrée du studio, comme on « punche » sa carte à l’usine, non ? Au bout du fil, Guy Jodoin réagit vivement.

« Je ne pourrais jamais faire ça. C’est im-po-ssible », réplique celui qui pilote Le tricheur à TVA depuis 2012. « “Puncher”, je ne l’ai jamais fait. Je ne le faisais pas quand je présentais des pièces de théâtre au primaire et au secondaire, je ne le faisais pas quand je jouais à l’impro au cégep, je ne l’ai pas fait à l’école de théâtre. Si moindrement je vois que je commence à “puncher”, je quitte. » Le producteur Bernard Fabi aurait souhaité que son poulain demeure le visage et la voix du talk-show estival Sucré salé pendant 25 ans. « Mais après 16 ans, ça me sortait par les oreilles, je n’étais plus capable d’être dans cette formule-là, donc j’ai quitté. » C’était en 2014.

On aura compris que Guy Jodoin est absolument — presque maladivement — incapable de faire quoi que ce soit à moitié. Sa réponse à la toute première question, relativement banale, de cet entretien — à quels critères une nouvelle émission commeLa belle tournée doit-elle répondre pour qu’il accepte d’en tenir la barre ? — ne durera pas moins de 12 minutes. Malgré la belle blancheur de sa barbe, le comédien âgé de 54 ans affiche toujours la même énergie que dix Simon Boulerice.

Une idée originale de…

Synthétisons sa généreuse tirade : même si ce n’est pas le cas, c’est tout comme si La belle tournée avait été cousue main pour Guy Jodoin, insatiable globe-trotter qui a beaucoup piaffé de ne pas pouvoir quitter le pays depuis mars 2020. Incapable de rester en place, il se rendait durant les Fêtes jusqu’à Nanaimo, sur l’île de Vancouver, en voiture (!), une trotte de deux semaines. Il s’était offert un tour de la Gaspésie l’été d’avant.

Filmé dans dix régions du Québec, ce grand variétés ressemble sur papier à un hybride entre Belle et Bum et La petite séduction, alternant entre des rencontres avec du proverbial vrai monde, des tête-à-tête avec des artistes et des performances musicales — de Vincent Vallières, Charlotte Cardin ou Sarahmée — captées sur une scène installée in situ, dans un des décors les plus immédiatement reconnaissables du coin (comme au bord de la rivière Memphrémagog, dans le cas de l’Estrie).

« Je l’ai déjà parcouru, le Québec [pour des tournées de théâtre], mais je ne l’avais jamais parcouru en liens humains, explique le Sherbrookois d’origine. J’adore rencontrer les gens. J’aime les êtres humains. J’aime ça me retrouver à Rivière-au-Renard ou à Percé à jaser avec le monde. C’est une des affaires qui me fait le plus tripper. Et La belle tournée me permet d’apprendre à réellement connaître le Québec, parce que je me rends compte qu’on ne le connaît pas vraiment. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est tout comme si «La belle tournée» avait été cousue main pour Guy Jodoin, insatiable globe-trotter qui a beaucoup piaffé de ne pas pouvoir quitter le pays depuis mars 2020.

De qui La belle tournée, une émission produite par Fairplay et diffusée par TVA et Télé-Québec en partenariat avec le gouvernement du Québec, est-elle l’idée originale ? De nul autre que le premier ministre du Québec. « L’idée vient de François Legault qui a dit : “Moi, j’aimerais qu’on fasse briller les régions du Québec », une ambition à laquelle la pandémie conférait une pertinence toute particulière. « Je me souviens que le premier ministre m’a dit : “Ce qui est important pour moi, c’est qu’on apprenne dans l’émission pourquoi le Lac-Saint-Jean existe. Pourquoi Trois-Rivières est Trois-Rivières ?” On se donne aussi ce mandat historique là. »

Doit-on comprendre que Guy Jodoin s’est personnellement entretenu avec François Legault en amont des premiers tournages ? « Comme c’est son idée à lui, comme c’est lui qui veut redonner une place aux régions, il ne voulait pas faire de mauvais choix avec l’animateur. C’était très informel, mais il avait besoin de savoir quel genre d’homme je suis, de savoir si je suis quelqu’un qui vibre pour le Québec. »

Archéologue de l’émotion

Guy Jodoin le reconnaît volontiers : au moment d’enfiler les gougounes d’animateur de Sucré salé en 2002, ses outils d’intervieweur n’étaient pas encore très affutés. Puis, presque contre toute attente, le bourreau de travail s’est forgé une enviable réputation de meneur d’entrevues, capable de soutirer des confidences rares à ses invités, dans un contexte où plusieurs de ses collègues se contentent de laisser leurs interlocuteurs ânonner leur petit boniment promotionnel.

« J’essaie d’être un intervieweur à l’écoute, ce que je n’étais pas au début. Ce que je veux, c’est faire briller la personne », résume-t-il, avant de raconter avec beaucoup, beaucoup d’enthousiasme sa récente rencontre pour La belle tournée avec Adelle Tarzibachi, fondatrice des Filles Fattoush, une entreprise alimentaire souhaitant faciliter l’intégration des Néo-Québécoises d’origine syrienne.

« À la fin, même si on n’avait plus de temps, je lui ai demandé : “Qu’est-ce que vous aimeriez que les gens retiennent de notre discussion ?” Et elle est partie sur une envolée ! C’était tellement beau ! L’équipe aurait pu dire : “C’est correct, on a tout ce qu’il faut”, mais une entrevue, il faut que ça me touche. Je refuse de faire une entrevue avec quelqu’un juste parce qu’il faut qu’il y ait une entrevue. Je suis un archéologue de l’émotion. Anciennement, j’aurais juste cherché du drôle. Maintenant, pour qu’une entrevue me plaise, il faut que ce soit drôle et touchant. Je veux que ce soit une conversation volée à un artiste ou un humain. Certainement pas une cassette. »

Puis ça revient, comme un leitmotiv : pour Guy Jodoin, pas question de tourner les coins ronds. Même s’il pouvait se le permettre. « Quand ça fait 30 ans que tu es dans ce métier-là, tu peux t’asseoir sur tes lauriers et te dire “Je suis connu, je peux travailler un peu moins.” Mais moi, quand je me retrouvedevant un Y, je prends toujours la branche la plus difficile, la côte ascendante, celle qui continue de me challenger. Si un jour j’arrête d’être challengé, je vais faire autre chose. »

D’où notamment son choix, durant La belle tournée, de ne pas s’en remettre à un télésouffleur et de tout mémoriser ses textes. « Et laisse-moi te dire qu’au premier show, le cœur me débattait, mais je veux ressentir tout ce que je dis. Si je le lis, je deviens un lecteur de nouvelles. Je veux le vivre quand je dis “Québec, t’es la plus belle.” »

Guy Jodoin est incapable de faire les choses à moitié, énième exemple : quatre heures après leur entretien, l’interviewé laisse un message sur la boîte vocale du journaliste. Il aurait évidemment pu demander à une relationniste de s’en charger. « Salut ! Je pense que j’ai oublié de te mentionner quelque chose d’important : les chansons dans La belle tournée sont 100 % québécoises et 90 % francophones. Alors, voilà, j’avais oublié de te le dire, mais ça me semblait essentiel. » Tout est essentiel, oui, pour qui refuse de laisser quoi que ce soit au hasard. 

La belle tournée

TVA, dès le 28 juin, 21 h. Télé-Québec, dès le 4 juillet, 18 h.

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