Épuisant «Physical»

Rose Byrne dans le rôle de Sheila Rubin dans la série «Physical»
Photo: AppleTV+ Rose Byrne dans le rôle de Sheila Rubin dans la série «Physical»

Elle a les cheveux crêpés, de l’ombre à paupières turquoise et une maison immense. Elle fait du chantage, vole ses « amies » et cultive une obsession maladive pour son poids et pour celui des autres. Son mari est un perdant, sa fille pleure sans arrêt et son quotidien est, en résumé, désespérément déprimant. Son seul salut se trouve dans les léotards bleu électrique, dans les jambières roses éclatantes et dans la musique de Bonnie Tyler. Dans l’aérobie. Sa nouvelle vie.

C’est dans cette prémisse qui peut paraître à la fois terriblement banale et relativement originale que nous plonge d’emblée Physical. Une production dans laquelle une résidente de San Diego trouve le feu sacré en commençant à tourner des vidéos d’exercices à la Cindy Crawford et Jane Fonda. « Marche, marche, genou, genou. »

Pour incarner cette femme de 1986 qui déteste tout le monde, elle-même y compris, la production a misé sur l’actrice australienne Rose Byrne, qui avait brillé face à Glenn Close dans le drame légal Damages. « Sale conne » et « dégueulasse » font partie de la litanie d’insultes qu’elle se répète dans sa tête. À sa voisine, bavarde et avenante, elle réserve plutôt des pensées du type : « Elle est grosse. Ennuyeuse. Personne ne voudrait la baiser. »

Créée par Annie Wiseman, qui a signé quelques saisons au cynisme similaire des Desperate Housewives, Physical semble sortir d’une autre époque. Non seulement celle des années 1980, mais aussi celle se déroulant dans un univers parallèle où les discussions sur la diversité au petit écran n’auraient jamais eu lieu. À un tel point que, en rencontrant une étudiante de vingt ans sa cadette, l’héroïne remanie une vieille réplique lancée par Matthew McConaughey dans Dazed and Confused. « Je vous jure, ces filles, elles deviennent de plus en plus jeunes chaque année. » Help.

On est loin d’un Mad Men qui parvenait à dénoncer les codes d’une génération, leur cruauté, et le poids qu’ils ont fait peser sur les épaules des femmes. Loin d’un Big Little Lies qui s’attardait aux tragédies des mères riches et privilégiées avec plusieurs nuances et force suspense.

Voulant visiblement jouer avec la tendance dépassée des antihéros antipathiques auquel on finit par s’attacher (si tout se passe bien), Physicalnous fait entrer (de force) dans la tête de cette amatrice d’exercice qui juge que tout le monde a « un gigantesque cul » ou a « pris du poids » ou est « rendu trop gras ». Et c’est répété en boucle. Et c’est abrutissant. Et c’est exaspérant.

Sauver la vague

Il existe d’innombrables manières de faire comprendre qu’un personnage est complexe. Que sa colère a une source. Ici, la seule façon utilisée, ce sont ces commentaires mesquins que la protagoniste remâche dans son esprit à l’adresse de sa voisine, de son époux, d’elle-même, de sa voisine encore, de son époux toujours, puis de toutes les femmes qui croisent son chemin et qui sont, à ses yeux, soit des « bitch », soit des « salopes ».

Pour justifier ce monologue intérieur, la série pointe vers la boulimie dont souffre cette femme. Elle est tellement paralysée par sa douleur qu’elle est incapable de voir celle des autres, nous disent les scénaristes en sous-texte surligné en jaune fluo.

Si les troubles alimentaires sont une question capitale à explorer, Physical le fait toutefois sans apparente sensibilité. D’ailleurs, plus « l’intrigue » avance, plus ce procédé de soliloque intérieur se fait sporadique, pour finir par disparaître quasi complètement.

Car si au premier abord elle se veut « subversive », la série sombre soudain dans une soupe où se mêlent l’ennui, l’incompréhension et un certain épuisement. Trop de filons sans intérêt viennent se tisser au tout.

On se fout pas mal de la campagne électorale du mari mollasson, épaulé par son ami hippie et idiot. On se fout des débats télévisés auxquels il participe, pour parler d’enjeux politiques flous. Tout comme on se fout de son slogan « Sauver la Vague ». Un truc écologique, quelque chose, quelque chose visant à permettre aux surfeurs du coin de continuer à pratiquer leur sport favori. Bâillement.

Si on se prend d’affection pour quelqu’un dans cette galerie de gens haïssables, c’est pour la voisine, incarnée parfaitement par Dierdre Friel. L’actrice américaine est d’une grande justesse dans un rôle ingrat de « femme toujours prête à soutenir son entourage immonde, et ce, avec le sourire ». La prof d’aérobie rebelle, jouée avec énergie par Della Saba, retient également l’attention.

Par contre, tous les autres humains évoluant dans ce monde de centres commerciaux et de tapisseries beiges sont uniformément médiocres.

Le mari n’est pas juste nul. Il est l’homme le plus nul de tous les temps avec la coupe de cheveux la plus nulle et la paire de lunettes la plus nulle et la couleur de t-shirt la plus laide du monde. Ironiquement, pour une série censée dénoncer la lourdeur et l’inégalité de certaines unions, cet homme poche et moche finit par occuper un gigantesque temps d’écran.

Parlant d’écrans, ceux des télévisions d’autrefois constituent un élément de décor important. Tout comme les VHS, les caméras maison monstres et le maïs soufflé à éclater au micro-ondes, une nouveauté qui provoque la stupéfaction parmi les convives.

Notons ici que le premier épisode est réalisé par Craig Gillespie, qui s’était occupé de la mise en scène de I, Tonya. Une autre œuvre où la décennie des années 1980 (et suivante) avait été à l’honneur. Et un peu comme ce fut le cas pour l’étoile du patinage artistique, le succès de la fan d’aérobie de Physical passe aussi par le piétinement de ses collègues et rivales.

Mais le malheur d’une personne et le désespoir d’une époque révolue peuvent-ils excuser le mépris pour autrui ? De la méchanceté avec des cheveux crêpés, ça reste de la méchanceté.

 

 

Physical

Apple TV+, dès le 18 juin