Navigatrices de l’orgasme féminin

Dans la série polonaise «Sexify» une étudiante décide de mettre la technologie au service des femmes afin qu’elles puissent à tout coup atteindre l’orgasme.
Photo: Netflix Dans la série polonaise «Sexify» une étudiante décide de mettre la technologie au service des femmes afin qu’elles puissent à tout coup atteindre l’orgasme.

En raison de cours d’éducation sexuelle incomplets et d’une culture populaire très stéréotypée, des initiatives et des contenus voient le jour pour briser les tabous et apprendre aux jeunes que la sexualité n’est pas juste une source de stress, de violences ou de maladies. C’est aussi de l’érotisme, du désir, une découverte de soi et du plaisir. Premier texte d’une série de trois.

Et si toutes les femmes pouvaient atteindre le septième ciel grâce à une simple application mobile ? C’est la mission que se sont donnée Natalia, Paulina et Monika, les trois personnages principaux de Sexify, la nouvelle série polonaise à succès sur Netflix. Loin des clichés, le trio y lève le voile sur les secrets de l’orgasme féminin, éduquant au passage les téléspectateurs sur un sujet trop souvent négligé.

Désirant remporter le concours de la meilleure start-up organisé par son université, une étudiante, Natalia, décide de mettre la technologie au service des femmes afin qu’elles puissent à tout coup atteindre l’orgasme. Seul hic, la jeune femme de 23 ans n’a aucune expérience et ne s’intéresse absolument pas au sexe. Elle fait donc appel à ses deux amies Paulina et Monika pour élaborer ce projet. La première est fiancée, mais n’éprouve aucun plaisir au lit. La deuxième cherche à s’échapper d’une relation toxique en multipliant les conquêtes sexuelles avec lesquelles elle simule toutefois chacun de ses orgasmes.

Elles vont ainsi se découvrir en explorant le monde du plaisir féminin : visites au sex-shop, achats de jouets sexuels, soirées-expositions de type BDSM ou encore cours sur l’orgasme et la « respiration par le vagin ». Pour le bien de leur application, elles vont même jusqu’à créer un laboratoire de masturbation dans leur dortoir, le « Copulatorium ». Un scénario osé pour la Pologne, un pays ultraconservateur où l’avortement est quasi interdit.

Ancrage dans le réalisme

Si l’idée de créer une telle application assistant les femmes dans leurs ébats paraît utopique, la série n’en reste pas moins très réaliste dans sa façon d’aborder la sexualité en général, et l’orgasme féminin surtout, de l’avis de téléspectateurs et d’expertes en sexologie.

Tombée sur la série par hasard en naviguant sur Netflix, Marie-Ève Leblanc, 19 ans, raconte avoir regardé les huit épisodes de cette première saison en deux jours. « J’ai adoré, je ne pouvais plus m’arrêter ! s’exclame-t-elle. J’ai trouvé les personnages attachants, le scénario est bon et on aborde la sexualité vraiment autrement que dans les teen movies. C’est léger, drôle, décomplexé et bien plus proche de la réalité. »

De son côté, l’historienne de l’art Julie Lavigne, qui enseigne au Département de sexologie de l’UQAM, se dit surtout agréablement surprise de voir une télésérie s’intéresser autant à l’orgasme féminin. « D’en faire le sujet de toute une émission, c’est rare et très intéressant. »

À ses yeux, Sexify parle de sexualité de façon réaliste en parlant autant du plaisir féminin que des échecs qui peuvent être associés à cette quête. Elle salue également le fait qu’on s’attache au fil des épisodes à déboulonner certains mythes sur l’orgasme féminin. À commencer par l’idée qu’il est difficile pour les femmes de l’atteindre.

À travers leur application — qui fonctionne à merveille dans le dernier épisode —, les trois personnages viennent rappeler que les femmes ont besoin de stimulations et que, contrairement à la croyance populaire, leurs zones érogènes sont loin de se limiter à leur poitrine, à leurs fesses et à leur vagin. Ça se passe notamment beaucoup dans le cerveau.

« La série explique toute l’importance de s’écouter, mais aussi d’expérimenter des choses pour découvrir son propre corps et atteindre l’orgasme. Toutes les femmes n’aiment pas la même chose et elles doivent trouver ce qui leur donne du plaisir », souligne Mariane Gilbert, sexologue et vice-présidente de l’organisme Les 3 sex, qui lutte pour la santé sexuelle et les droits sexuels.

Dans Sexify, l’atteinte du septième ciel s’illustre ainsi par la découverte de soi à travers la masturbation et les préliminaires. La série vient par la bande décentrer la pénétration de la sexualité et démontrer que l’influence d’un homme n’est pas essentielle pour que la gent féminine éprouve du plaisir. D’ailleurs, les études le démontrent, indique Mariane Gilbert : 92 à 95 % des femmes vont toujours, et facilement, atteindre l’orgasme quand elles se masturbent. Dans un rapport sexuel avec un partenaire, ce pourcentage peut descendre jusqu’à 30 %.

« Dans beaucoup de films et de séries, la sexualité c’est : on s’embrasse, un peu de sexe oral pour lubrifier plus que pour le plaisir en soi de le faire, pénétration, orgasme de l’homme et c’est terminé, fait remarquer la sexologue. Sexify sort de ces clichés. C’était important et urgent d’enfin changer le script. »

Virage en cours

Plusieurs productions avaient déjà amorcé ce changement, souligne toutefois Mariane Gilbert, nommant en tête de liste la populaire série britannique Sex Education, également diffusée sur Netflix. « Pour avoir grandi avec les American Pie quand j’étais ado, je peux dire qu’il y a une vraie évolution dans la façon de parler de sexe à l’écran. Il y a plus de diversité sexuelle et corporelle, on parle de consentement et de pornographie. L’aspect quotidien de la sexualité est davantage représenté et on ne montre pas juste les bons côtés, mais aussi les problèmes rencontrés. Le tout souvent avec beaucoup d’humour pour dédramatiser des situations qu’on vit tous à un moment donné », analyse la sexologue.

De l’avis des expertes consultées par Le Devoir, ce type de séries peut contribuer à parfaire l’éducation sexuelle des plus jeunes, dont les cours en la matière sont axés sur les risques de tomber enceinte ou de contracter une infection transmissible sexuellement. « Rien sur le plaisir, alors que la majorité des gens ont quand même des rapports sexuels pour ça », souligne Mme Gilbert.

Marie-Ève Leblanc reconnaît d’ailleurs avoir appris des choses sur l’orgasme féminin en regardant Sexify. « Je l’aurais certainement découvert par moi-même avec le temps, mais j’ai vraiment plus compris l’importance pour une femme de connaître son corps pour atteindre le plaisir. C’est quelque chose qu’on sous-estime. […] Quand tu as peu d’expérience sexuelle, je trouve ça bien d’avoir des émissions comme ça qui t’accompagnent », confie la jeune femme de 19 ans.

De son côté, Malika Desrosiers, 21 ans, trouve « chanceux » les adolescents d’avoir accès à ce type de contenus aujourd’hui. « J’aurais aimé avoir ces séries-là il y a quelques années. J’aurais appris beaucoup de choses bien plus jeune », explique-t-elle, faisant référence à la série Sex Education, qu’elle a adorée, Sexify étant désormais sur sa liste de visionnement.

Mardi : Enseigner la sexualité au-delà de la peur



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