«Lisey’s Story», l’histoire sans fin

Dans «Lisey’s Story», il y a beaucoup de piano triste. Beaucoup de plans de voitures. Et beaucoup de monologues décousus de Clive Owen, ici avec Julianne Moore.
Photo: Apple Tv+ Dans «Lisey’s Story», il y a beaucoup de piano triste. Beaucoup de plans de voitures. Et beaucoup de monologues décousus de Clive Owen, ici avec Julianne Moore.

Il y a des séries que l’on dévore en attendant une suite, vite. Et puis il y a celles durant lesquelles chaque seconde s’égrène. Lentement. Lentement. Tellement, tellement, tellement lentement que l’on fixe l’écran en sentant la vie s’écouler, dehors, sans nous.

Il en faudra quand même 407 minutes, de votre vie, pour passer au travers de Lisey’s Story. Beaucoup de choses peuvent être accomplies en 407 minutes. Une dizaine de brassées au cycle délicat. La route de Montréal à New York. C’est toutefois au New Jersey que l’on s’arrête ici. Où a été filmé ce magma de sauts dans le temps marqués par la longueur des cheveux de Julianne Moore (coupe au carré : présent ; boucles en vagues : passé).

Certains se souviendront de l’époque où on trouvait ça long, Titanic. On dit qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture, ni une série à son générique. Celui de Lindsey’s Story est magnifique. Malheureusement, le dicton se révèle vrai. Rapidement s’installe le pressentiment que la suite ne sera que déception.

Une série de retours en arrière s’enchaînent. Clive Owen, mal choisi dans cette distribution, marmonne des mots tandis que Julianne Moore fixe la caméra, à demi immergée dans une piscine luxueuse. On essaie très fort de ne pas penser à une pub pour une tour à condos dans Griffintown promettant quelque chose comme « le confort de votre élégance urbaine ».

Pourtant, à la réalisation, on retrouve le célébré cinéaste chilien Pablo Larraín. Celui qui nous a donné l’excellent No avec Gael García Bernal et le film biographique Jackie, avec Natalie Portman. Le tout est produit par J.J. Abrams. Stephen King lui-même signe le scénario adapté de son propre roman paru en 2006. Son « préféré ».

Mais les fidèles de l’auteur le savent : les transpositions télévisuelles de ses écrits souffrent d’une certaine malédiction. Il y a eu le désastre du Dôme. Le gâchis de 11/22/63. Sans oublier Le fléau, que les critiques ont qualifié comme tel.

Le sang comme pardon

Réflexion sur la création et sur les liens complexes du mariage, Lisey’s Story recèle des éléments clés de l’œuvre de King. Un lavabo qui déborde. Un coupe-vent jaune. Un hôtel au milieu de nulle part.

C’est là que s’arrête le temps d’une nuit le couple, alors amoureux et heureux. Lisey nous est présentée comme une femme qui « n’était rien, juste une simple serveuse, quand elle est tombée dans l’œil du grand écrivain » (sic). Elle se promène dans son uniforme de travail, avec une broche « Je m’appelle Lisa », pendant que son mari écrit le testament de son existence.

Elle est toujours là pour lui. Toujours là pour l’écouter déverser sa tristesse de son ton monotone. Toujours là pour lui tenir la main tandis qu’il se souvient de son passé, marqué par la cruauté d’un père qui avait perdu contact avec la réalité. Qui croyait que le sang était synonyme de pardon.

Ces séquences où le père impose à ses enfants des défis pour éloigner le mal sont du reste les plus réussies de la série. Michael Pitt est parfaitement terrifiant dans ce rôle de personnage tyrannique aux cheveux gras, aux vêtements sales, aux bras couverts de cicatrices, à la barbe hirsute, au visage suant. Intense, imposant, terrible.

Tout le contraire de Clive Owen, engoncé dans son pull de laine, le visage contrit, l’air désintéressé, le charisme inexistant. Le regard dans le vide, il est censé évoquer l’image de l’écrivain torturé ténébreux. Il semble plutôt se demander ce qu’il fait là, à fixer bêtement le feu de foyer. « C’était tellement mieux du temps où j’étais bon dans Children of Men. »

Même quand il troque son costume pour un chandail à capuche, on n’y croit pas davantage. Dommage, vraiment dommage, car le thème de la santé mentale qu’explore la série est si important. Important à dépeindre, à décortiquer, à démystifier.

Malheureusement ici, il sert plus de trame de fond visuelle que de matière à réflexion sérieuse. Surtout au quatrième épisode, où la cruauté envers les femmes se fait douloureusement graphique.

Kidnappée par un admirateur déviant, qui idolâtre son mari disparu, Lisey subit des agressions à répétition. Dans une scène insoutenable, son ravisseur déverse une pluie de coups sur son corps ensanglanté. Tandis qu’elle se contorsionne de douleur, il s’installe dans une chaise, et interminablement, se met à manger en mastiquant bruyamment. Puis encore le sang, les coups et les cris de celle qui passera une grande partie de la série le visage tuméfié.

Oubliant que la suggestion est plus forte et efficace que la description, la violence physique et verbale, ainsi que les morsures, reviendront jusqu’au dernier épisode.

Si seulement il y avait eu un montage plus serré, un scénario plus compact, moins de brutalité. Réduit à deux heures, peut-être trois, Lisey’s Story aurait pu être une histoire captivante. Car la direction photo signée Darius Khondji est élégante. L’artiste iranien, qui a notamment travaillé sur Amour de Haneke, illumine les sections oniriques remplies de spectres, de lunes rouges, de jeux d’enfants sur un bateau de pirate.

Le jeu des acteurs d’ailleurs, notamment celui de Joan Allen et de Jennifer Jason Leigh, est sensible et senti. Certaines scènes sont impressionnantes, comme celle où les trois sœurs hurlent debout sur une table à pique-nique dressée sur le haut d’un rocher qui surplombe une falaise, un lac. Une pluie torrentielle se déverse du ciel gris, lourd et chargé. Le côté chargé de la série, toutefois, dérange.

Il y a beaucoup de piano triste. Beaucoup de plans de voitures. Et beaucoup de monologues décousus de Clive Owen.

Notamment celui où il déclare que « la réalité est comme un putain de chien », avant de mettre un vinyle de Hank Williams. Hey Good Lookinrésonne. Il se tourne vers son épouse :« Danse avec moi, mon bébé d’amour. Dance with me, babyluv. » (La faute d’orthographe est volontaire, il n’arrête pas de la faire). « Non, je dois aller au centre-ville, faire les courses », lui répond-elle. « Fuck le centre-ville ! Fuck les courses ! La vie est courte. »

Effectivement. La vie est courte.

 

Lisey’s Story

Apple TV+, dès le vendredi 4 juin



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