«The Crime of the Century»: le crime des opioïdes

Alex Gibney expose la douleur exploitée pour le profit, la détresse engendrée pour les milliards.
Bell Média Alex Gibney expose la douleur exploitée pour le profit, la détresse engendrée pour les milliards.

Une crise, c’est quelque chose qui arrive. Et la crise des opioïdes n’est pas simplement « arrivée », dit Alex Gibney. Elle a été fomentée, réfléchie avec attention, élaborée avec le consentement, la complicité ou l’ignorance des institutions, alimentée par la permissivité des lois, le manque d’éthique et l’arrogance de personnages tout-puissants. « Ce n’est pas une crise. C’est une escroquerie. »

Dans The Crime of the Century, le documentariste oscarisé en 2008 pour Taxi on the Dark Side n’y va pas par quatre chemins.

La route qu’il emprunte, au son du Pusherman de Curtis Mayfield, commence par une succession de paysages fixes. Des estrades de stade défraîchies. Des palmiers et une autostrade usée. Les Appalaches baignées de brouillard. Un terrain vague et vide. Une grange en bois, la peinture qui s’écaille. Le sous-texte : le ravage est partout.

Sur un panneau d’affichage, l’information apparaît, le malaise monte : « Depuis 2000, plus de 500 000 Américains sont morts de surdoses d’opioïdes. » Autre panneau : « Des millions d’entre eux sont devenus dépendants. » Un autre encore : « Toutes les 25 minutes, un bébé vient au monde avec des symptômes de sevrage. » Tandis que résonne Take Me Home, Country Roads, le documentariste nous amène dans cette « West Virginia, mountain mama » dévastée.

Sans jamais critiquer ceux qui consomment, mais bien ceux qui poussent à consommer, il enchaîne les images d’ambulanciers, de matelas souillés, de chambres vides de tout, sauf de corps inertes. Tandis que, dans leurs bureaux aussi immaculés que leurs costards, les responsables de ce carnage se frottent les mains, impunis.

Ayant eu accès à des courriels internes censés rester secrets, le réalisateur expose à la face du monde la douleur exploitée pour le profit, la détresse pour les milliards, le désespoir pour l’opulence.

Milliardaires magouilleurs

Il montre comment des milliardaires ont magouillé pour prescrire un médicament, l’OxyContin, au plus grand nombre de personnes possible. Même, et surtout, à ceux qui n’en avaient pas besoin. Pour « créer une drogue blockbuster ». Pour la proposer en doses trop élevées non pas comme dernier recours, mais bien comme première option. Portée par le slogan sinistre « OxyContin, le médicament avec lequel vous commencez — et avec lequel vous resterez ».

« Ce sont de bons médicaments pour calmer les souffrances après une chirurgie grave, après un accident. Pour calmer les douleurs en fin de vie, celles du cancer, explique à l’écran le Dr Andrew Kolodny, directeur exécutif des Physiciens pour la prescription responsable d’opioïdes. Mais pas pour une douleur chronique commune. Pas pour des ados ayant mal au genou. »

Les quatre heures que dure The Crime of the Century, créé en collaboration avec une équipe du Washington Post, secouent. Surtout que les reporters ne sont pas à l’avant-scène. Ce sont les victimes — et les responsables — qui le sont.

Évitant la tendance souvent hautement irritante du journaliste comme sujet, sinon comme star, Gibney laisse son travail colossal parler pour lui. On ne l’entend pas s’exclamer à quel point il est étonné par ses découvertes. On ne le voit pas au téléphone, essayant d’obtenir des entrevues.

Discret mais déterminé, le réalisateur laisse parler les faits. Brutaux. Froids. Révoltants. Et durs. Extrêmement durs.

Si un journaliste est présent, et ce, sporadiquement, c’est Patrick Radden Keefe. Posé, professionnel, le reporter de talent du New Yorker retrace sobrement l’historique de la dynastie Sackler. Comme il l’avait fait en 2017 dans The Family that Built an Empire of Pain.

Cette incroyable enquête, qu’il a depuis transformée en livre, relate le parcours d’un clan qui s’est bâti une renommée tout en bâtissant, dans l’ombre, un « empire de douleur ».

Philanthropes dont le patronyme a coiffé des salles de cours d’université, comme des ailes du Guggenheim et du Louvre, les Sackler, bonzes de la compagnie Purdue Pharma, ont fait rouler le marketing médical sans arrière-pensées. « Faites affaire avec ceux qui prescrivent. C’est là que se trouve le fric. »

Invité récemment dans le balado The Book Review, Patrick Radden Keefe faisait d’ailleurs remarquer ceci : « C’est l’histoire d’une saga familiale. Mais c’est surtout l’illustration de la façon dont, aux États-Unis, l’argent pollue toute chose. »

De fait, en décrivant cette situation complexe et labyrinthique, le documentaire montre que l’horreur se résume pourtant à un mot. Avarice.

Et aux menaces aussi. La Dre Anna Lembke, de l’Université Stanford, se souvient que les doutes qu’elle a déjà exprimés sur l’OxyContin lui ont valu d’être taxée d’« opioïdophobe ». « Méchante, lui a-t-on dit. Tu veux que tes patients souffrent. »

Mais c’est justement la souffrance qu’elle souhaite éviter à ses patients. Tout comme cet ambulancier qui évoque le moment où il a choisi son métier. Au secondaire, deux de ses camarades sont tombés de leur siège. « Ils ont fait une surdose. En plein cours d’anglais. Pendant qu’on apprenait à conjuguer. »

Dans son ton épuisé, on ressent tout le poids d’un système brisé où les super-riches s’enrichissent en toute impunité.

Toutes ces vies perdues

En détail, Alex Gibney décortique le dédain des patrons de Purdue. Il révèle leurs messages méprisants qui pressent les équipes à écouler ce qu’ils nomment de la « hillbilly heroin ». En quantité industrielle, à qui en voudrait bien, et tant pis pour les morts.

Il raconte les partys de la compagnie. Une mascotte de pilule géante qui danse sur un classique de Van Halen modifié pour vanter le Fentanyl. Des vendeurs qui chantent avec enthousiasme une relecture de Taking Care of Business. « Selling OxyContin, everyday ! Selling OxyContin, every way ! »

Ce serait caricatural si ce n’était pas aussi tragique.

Et Gibney creuse dans les mensonges. Creuse quelque part dans le trou noir et profond qui fait office de cœur à des requins comme le Dr Lynn Webster, un type repoussant et amoral qui, dans un film d’action, aurait été « le vilain ». Ici, cet ex-directeur d’une clinique aux méthodes discutables est juste vil.

« Le problème, ce n’est pas l’OxyContin, ce sont les gens qui en abusent », répète-t-il, calquant ainsi le slogan prisé par les tenants de la National Riffle Association. « Les armes ne tuent pas, ce sont les gens qui le font. » Mais Alex Gibney ne le lâche pas. Il l’affronte, superposant ses propos à ceux du mari d’une femme que le Dr Webster aura menée à la mort à coups de prescriptions. Le médecin bafouille un peu. Boit de l’eau. Aucun remords.

Un autre qui ne lâche pas : Joe Rannazzisi, un ancien de la Drug Enforcement Administration. Un dissident qui donne inlassablement des conférences pour convaincre les gens de protester, de cesser de penser que rien ne peut être fait, qu’il est trop tard.

On veut y croire, qu’il n’est pas trop tard. Surtout quand résonne la question obsédante de Gibney : « Mais comment mettre une valeur sur toutes ces vies perdues ? »

The Crime of the Century

★★★★ 1/2

Documentaire en deux parties diffusé les 10 et 11 mai sur Crave.