Alexandre Normandin raconte une guerre dans nos jardins

Pour l’idéateur et scénariste de la série, Alexandre Normandin, il était essentiel de mettre en valeur des histoires humaines, des illustrations concrètes de ce grand chaos.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour l’idéateur et scénariste de la série, Alexandre Normandin, il était essentiel de mettre en valeur des histoires humaines, des illustrations concrètes de ce grand chaos.

Il s’en est fallu de peu pour que l’entrevue prévue avec Alexandre Normandin se déroule en sens inverse. Apprendre que mon père fut un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale a semblé un moment l’intéresser davantage que de promouvoir la série documentaire dont il est l’idéateur, 39-45 en sol canadien, diffusée dès lundi prochain à TV5.

Passionné d’histoire, certes, mais surtout incollable en ce qui concerne cette période charnière du XXe siècle, Alexandre Normandin aligne les faits, les noms et les anecdotes à la vitesse de la lumière, évoquant aussi bien les références au nazisme dans Star Wars que la présence d’Ian Fleming, créateur de James Bond, en Ontario dans une école d’espionnage.

« La géopolitique et les armes, ce n’est pas ce qui m’intéresse dans la guerre », résume celui qui, jusque-là, n’avait jamais baigné dans le monde de la télévision, autodidacte passionné qui détenait une excellente proposition pour une potentielle série documentaire. Car si les histoires de son grand-père comme ouvrier dans une usine de fabrication d’avions de guerre à Saint-Laurent ou celles de fuites dans la forêt pour éviter la conscription par d’autres membres de sa famille l’ont toujours passionné, pourquoi serait-il le seul ?

« Au fil de mes lectures et de mes recherches, je me suis rendu compte à quel point le Canada regorgeait d’histoires extraordinaires que beaucoup de gens ne connaissaient pas, déplore Alexandre Normandin. Et la plupart des documentaires que je pouvais voir illustraient le point de vue européen, ce qui est normal, mais le Canada était souvent traité comme un acteur de fond de scène. »

La géopolitique et les armes, ce n’est pas ce qui m’intéresse dans la guerre

Chose entièrement corrigée dans 39-45 en sol canadien, qui privilégie le front national, car l’écho des bombes, la fureur des combats et le sacrifice des soldats trouvaient sans cesse une forte résonance dans nos villes et villages.

Autrement l’histoire

Pour l’idéateur, il était essentiel de mettre en valeur « des histoires humaines », des illustrations concrètes de ce grand chaos. « Entendre Suzanne Tremblay [ancienne députée du Bloc québécois décédée peu de temps après le tournage, en septembre 2020] raconter qu’elle avait attrapé le scorbut dans la rue Chapleau à Montréal, une maladie du temps de Jacques Cartier, ça témoigne de façon concrète des effets du rationnement. Un autre témoin décrit, les larmes aux yeux, l’impact d’une torpille allemande fracassée sur un cap rocheux en Gaspésie : tout le village a tremblé, et les vitres ont volé en éclats. »

Cette manière de revisiter le passé sous le prisme de l’intime n’est pas complètement nouvelle, démarche stimulante pour l’historien Sébastien Vincent, un autre passionné de la Deuxième Guerre mondiale, qui alimente un site sur le sujet. Promu conseiller historique pour 39-45 en sol canadien, il a bien sûr enrôlé d’autres historiens à sa suite (Pierre Anctil, Laurent Turcot, Hugues Théorêt), validé le contenu, dont celui livré par l’animateur, Claude Legault, qui partage la même ferveur pour cette époque, mais plus encore.

« Nous voulions aussi chercher des lieux où l’on sent encore une présence de la guerre, par exemple les vestiges des camps de prisonniers allemands dans les Cantons-de-l’Est, souligne l’auteur d’Ils ont écrit la guerre. Les spécialistes expliquent, les témoins racontent, et les lieux peuvent aussi nous parler. »

 
Photo: TV5 Une image tirée de la série documentaire «39-45 en sol canadien», animée par Claude Legault (à gauche)

Une course contre la montre

Tout comme Alexandre Normandin, Sébastien Vincent était soucieux de libérer une parole de moins en moins possible à entendre au fur et à mesure que le temps fait son œuvre. D’autant plus qu’un silence pesant a longtemps entouré cette période charnière de l’identité canadienne. « Quand le Canada est entré en guerre en 1939, le pays subissait encore les effets de la crise économique des années 1930, mais en 1945, il a connu un essor industriel incroyable, le projetant dans l’avenir.

Malheureusement, les combattants se sont retrouvés en vase clos, avec le côté incommunicable de leur expérience, entraînant une certaine marginalisation. » Au fil des décennies, et à la faveur des grandes commémorations dans les années 1990 et 2000, « la curiosité et l’historiographie ont fait des pas de géants », se réjouit l’historien. « Quatre-vingts ans après les événements, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants sont curieux de connaître l’histoire de leurs grands-parents. La Deuxième Guerre mondiale est présente partout, même dans les jeux vidéo, mais en version souvent édulcorée. »

39-45 en sol canadien en propose une vision non pas spectaculaire, mais très ancrée dans des réalités concrètes, souvent insoupçonnées. L’effort de guerre et la peur de l’envahisseur allaient autant transformer les relations conjugales que les paysages de nos campagnes, l’expression de la sexualité (oui, Montréal fut une grande capitale des maladies vénériennes) que l’évolution de la mode (écoutez Janette Bertrand faire l’apologie des élastiques, moment à la fois triste et savoureux).

Alexandre Normandin, fier du travail accompli par les réalisateurs Éric Morin et Sarah Fortin, est encore étonné que cette série ait vu le jour, surtout en pleine pandémie, qu’il décrit comme aussi passionnante qu’un (bon) match de hockey. « Les historiens sont les analystes, et les témoins sont sur la glace ! »

 

39-45 en sol canadien

Série documentaire en treize épisodes à partir du lundi 3 mai, 22 h, TV5.