«La servante écarlate, saison 4»: en avoir sa dose

Plus que jamais, l’atmosphère de «La servante écarlate» est suffocante, anxiogène, insupportable. En cette période de confinement qui s’étire, avait-on réellement besoin de forcer ce trait?
Photo: Hulu Plus que jamais, l’atmosphère de «La servante écarlate» est suffocante, anxiogène, insupportable. En cette période de confinement qui s’étire, avait-on réellement besoin de forcer ce trait?

« La troisième saison de La servante écarlate est-elle de trop ? » demandait Stéphane Baillargeon dans ces pages en juin 2019. Si elle était de trop, que dire de la quatrième qui s’annonce plus sanglante, plus violente et plus sombre que les trois premières saisons réunies ?

Alors que la transposition à l’écran de l’univers dystopique de Margaret Atwood évoquait pour plusieurs l’Amérique trumpienne — rappelons que le roman date de 1985 —, cette fois, c’est avec l’ère covidienne que plus d’un spectateur établira des parallèles.

Frontières fermées entre les États-Unis, où se trouve la République de Gilead, et le Canada, terre promise pour les réfugiés américains ; surveillance policière accrue ; port du masque : bref, la quatrième saison, dont le tournage a été interrompu quelques mois par la COVID-19, a de tristes airs de déjà-vu avec notre époque.

Plus triste encore, cette nouvelle saison nous ramène à ce qu’on appelle l’autre pandémie, ou la pandémie de l’ombre : celle de la violence envers les femmes qui s’intensifie ici comme ailleurs. Au moment où ces lignes étaient écrites, un dixième féminicide venait d’être commis au Québec depuis le début de l’année.

Une fois de plus, dans La servante écarlate, des femmes paieront de leur vie pour avoir voulu fuir le régime totalitaire de Gilead, exprimer leurs idées ou enfreindre une simple règle. Les hautes instances craignant que le pouvoir leur échappe aux mains du mouvement de résistance Mayday, les sévices, les séances de torture et les exécutions se multiplieront. Jusqu’où ira le massacre dans la cinquième saison déjà annoncée par Hulu ?

Par moments, on jurerait que George Miller, « showrunner » de La servante écarlate, a voulu faire basculer la série dans la « torture porn ». Il y a une telle surenchère dans l’illustration de la violence — verbale, psychologique et physique — que la série semble douloureusement se parodier. Est-ce la façon que Miller a trouvée pour nous faire oublier que l’intrigue piétine et que June (Elisabeth Moss) est toujours en vie malgré ses innombrables inconduites ?

Permis de tuer

Les dernières images de la troisième saison nous montraient June entre la vie et la mort. Grâce à elle, 86 enfants de Gilead avaient pu s’échapper par avion au Canada en compagnie de servantes et de Martha, dont Rita (Amanda Brugel), la Martha des Waterford. Avec Janine (Madeline Brewer) et d’autres résistantes, June, grièvement blessée, trouve refuge dans une ferme isolée ; elle s’y lie d’amitié avec une épouse de 14 ans, Mrs Keyes (Mckenna Grace), dont le mari a l’âge d’être son grand-père.

Sous ses dehors obéissants, l’adolescente cache une âme de résistante douée pour l’empoisonnement. Avec la complicité de June et d’une Jezebel (prostituée), plusieurs commandants goûteront à sa médecine lors d’une soirée bien arrosée. Un furtif sourire de June indique qu’elle a pris goût à semer la mort sur son passage.

Tandis que le commandant Fred Waterford (Joseph Fiennes), plus abject que jamais, et son épouse Serena Joy (Yvonne Strahovski), à qui le destin réserve une surprise, sont en attente de leur procès à Toronto, June est rattrapée par Gilead, où elle doit affronter Tante Lydia (Ann Dowd), qui tient captive sa fille Hannah (Jordana Blake). Ayant perdu des compagnes lors d’une tentative d’évasion, June devra compter sur Nick (Max Minghella), père de sa fille Nicole, et le commandant Lawrence (Bradley Whitford).

À Toronto, Rita, Emily (Alexis Bledel), Luke (O.T. Fagbenle) et Moira (Samira Wiley) ont de plus en plus de difficulté à obtenir des nouvelles de June. Deux nouveaux personnages pourraient changer la donne des deux côtés des frontières : une travailleuse sociale de Toronto (Zawe Ashton) et un membre influent de Gilead (Reed Birney).

Dans les trois premiers des dix épisodes qu’il a été possible de voir, les réalisateurs ont misé sur une lumière blafarde, un rythme lent, voire léthargique, des plans serrés sur des visages déformés par la haine, la peur ou le désespoir afin de traduire le trouble et la confusion qui règnent sur Gilead.

Elisabeth Moss, qui a fait ses débuts de réalisatrice en signant les épisodes 3,8 et 9, offre à la caméra son beau visage de madone extatique, comme si son personnage se plaisait à jouer les saintes martyres aux mains de ses tortionnaires. La Tante Lydia d’Ann Dowd n’a jamais paru aussi terrifiante ;il en fallait peu pour que la talentueuse actrice tombe dans la caricature. En fait, chaque acteur joue sa partition sans nuances comme si les personnages n’avaient plus littéralement qu’une couleur.

Plus que jamais, l’atmosphère de La servante écarlate est suffocante, anxiogène, insupportable. En cette période de confinement qui s’étire, avait-on réellement besoin de forcer ce trait ? Tandis qu’on avait jusque-là dépeint l’horreur du régime totalitaire avec une approche stylisée et des images esthétisantes, la dure réalité de Gilead apparaît sans fard, dans toute sa cruauté.

Certaines scènes étant difficiles à regarder, il ne serait pas étonnant que les âmes sensibles se contentent de lire Les testaments (Robert Laffont, 2019), de Margaret Atwood, qui devrait faire l’objet d’une adaptation, afin de connaître le sort de June et de ses filles. Et on ne saurait les en blâmer.

 

La servante écarlate (V.F. de The Handmaid’s Tale)

Hulu, CTV Drama et Crave, dès mercredi

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