«Easttown»: portrait d’une femme en chute libre

Grâce au brio de Kate Winslet dans le rôle de Mare, cette héroïne imparfaite, souvent impitoyable envers les autres et elle-même, s’avère d’une grande crédibilité.
Photo: Bell Média Grâce au brio de Kate Winslet dans le rôle de Mare, cette héroïne imparfaite, souvent impitoyable envers les autres et elle-même, s’avère d’une grande crédibilité.

Enquêteuse totalement dévouée à son travail comme l’était son père, Mare Sheehan (Kate Winslet) en a plein les bras. À la maison, elle doit composer avec sa mère Helen (Jean Smart), qui ne cesse de la critiquer, sa fille Siobhan (Angourie Rice), qui s’entend mieux avec son père, l’absence de son fils Kevin (Cody Kostro) et la garde du fils de ce dernier, Drew (Izzy King), dont les tics nerveux l’inquiètent de plus en plus. Habitant la maison derrière chez elle, Frank (David Denman), son ex, file le parfait bonheur avec sa fiancée Faye (Kate Arrington).

Ex-vedette de basketball d’Easttown, petite ville de Pennsylvanie, Mare peut difficilement se fondre dans la foule et chacune de ses enquêtes la ramène auprès de gens qu’elle connaît. Alors qu’elle enquête sur le meurtre d’une jeune fille, son amie Dawn (Enid Graham), atteinte d’un cancer, lui rappelle qu’elle n’a pas encore retrouvé sa fille, enlevée il y a plusieurs années.

Puis entrent en scène deux hommes qui vont bousculer la vie de Mare : le jeune détective Colin Zabel (Evan Peters), qu’elle voit d’abord comme un rival, et un séduisant professeur de littérature, Richard Ryan (Guy Pearce), qui vient tout juste de s’installer à Easttown.

Série créée par Brad Ingelsby (The Way Back, de Gavin O’Connor) et mise en scène par Craig Zobel (Les survivants), Easttown (V.F. de Mare of Easttown) va bien au-delà de la classique série policière. De fait, Easttown est avant tout un drame psychologique qui esquisse de façon troublante le portrait d’une femme en chute libre.

Seule au combat

Elle paraît pourtant au-dessus de tout avec son franc-parler, son regard perçant et ses manières volontaires. Cependant, en la regardant de plus près, on remarque les fissures. Vêtements négligés, yeux cernés, repousse de plusieurs centimètres, tout dans l’apparence de Mare, qui porte deux deuils, l’un ancien, l’autre récent, difficiles à surmonter, traduit son fragile équilibre mental.

Chaque conversation avec un membre de son entourage se transforme en altercation tant elle est nerveuse, irritable, paranoïaque. Plus elle s’isole et s’enfonce dans la dépression, plus elle prend de mauvaises décisions, allant jusqu’à mettre sa carrière et sa famille en danger.

Grâce au talent du scénariste Brad Ingelsby et au brio de Kate Winslet, qui a beaucoup travaillé pour gommer son accent britannique et adopter les intonations locales, cette héroïne imparfaite, souvent impitoyable envers les autres et elle-même, s’avère d’une grande crédibilité. Évoquant dans un registre dramatique la Marge Gunderson de Frances McDormand de Fargo et la Constance Forest d’Isabelle Blais de Fait divers, la Mare Sheehan de Kate Winslet tend un miroir dans lequel plusieurs d’entre nous — pas que les femmes — peuvent se reconnaître. Jusqu’où se laissera-t-elle crouler sous la charge mentale avant d’appeler à l’aide ?

Brad Ingelsby excelle aussi à brosser une peinture de milieu saisissante qui s’inscrit dans la tradition anglaise des kitchen sink dramas. Campé dans un milieu ouvrier et croyant, où l’on se marie avant 30 ans et devient grand-parent avant 50 ans, Easttown grouille de personnages usés prématurément par la vie, qui en viennent aux coups quand les mots leur manquent et qui oublient leur morne quotidien autour de plusieurs pintes. S’ils ne parviennent pas à s’extirper du quartier, les jeunes risquent de reproduire à leur tour le schéma familial dysfonctionnel.

Évoquant les univers sombres de Dennis Lehane (Mystic River, Gone Baby Gone) et de Gillian Flynn (Gone Girl, Dark Places), la série rappelle de triste manière que les femmes écopent plus souvent qu’à leur tour d’un destin cruel : grossesse non désirée, précarité, divorce, veuvage, violence conjugale, enlèvement, agression sexuelle, féminicide.

Par moments, on pourrait reprocher au scénariste de forcer le trait et d’alourdir le tout avec un trop grand nombre de sous-intrigues. Sobrement porté par la mise en scène de Craig Zobel, qui favorise une palette de couleurs froides pour traduire l’hostilité du milieu dépeint et une caméra attentive aux moindres détails, Easttown parvient malgré tout à captiver le spectateur autant par la teneur de ses intrigues familiales que par celle de ses intrigues policières, lesquelles, comme on le découvre au fil des sept épisodes, sont intrinsèquement liées. Car tout le monde se connaît à Easttown… Et tout le monde a de lourds secrets à cacher.

Easttown (V.F. de Mare of Easttown)

★★★ 1/2

HBO, dimanche, 21 h ; Crave et Super Écran, jeudi, 20 h