«Democracy Now!», à gauche toute!

Amy Goodman en reportage à Standing Rock
Photo: Reed Brody Amy Goodman en reportage à Standing Rock

« Democracy Now ! n’a pas des téléspectateurs, mais des fidèles », selon Vincent Raynauld, professeur de communications au Emerson College de Boston. C’est ainsi qu’il décrit la ferveur de ceux et celles qui s’abreuvent à cette émission d’informations américaine farouchement indépendante. Et qui a célébré ses 25 ans d’existence l’hiver dernier, au départ un projet radiophonique censé durer le temps de couvrir l’élection présidentielle de 1996, lors de laquelle le démocrate Bill Clinton affrontait le républicain Bob Dole.

Le 19 février 1996, la journaliste et animatrice Amy Goodman était loin de se douter que sa carrière serait intimement associée à cette initiative du réseau de radios communautaires Pacifica, émission dont le rayonnement allait s’étendre à l’ensemble des États-Unis et du monde. Au point même où Democracy Now ! (DN) volerait vite de ses propres ailes pour mieux chérir son indépendance. Il s’agit d’une posture exigeante, financée en partie grâce aux dons souvent modestes de milliers de « fidèles », cohérente avec son positionnement idéologique. « DN a compris qu’une gauche très à gauche aux États-Unis, ça existe », souligne Vincent Raynauld, Montréalais d’origine toujours aussi fasciné par la polarisation politique de son pays d’adoption.

Les slogans ne manquent pas pour décrire ce rendez-vous quotidien d’une heure, diffusé maintenant via 1500 stations de radio et de télévision, surtout publiques et communautaires, accessible aussi en espagnol. « Going to where the silence is », « The megaphone for the collective », « The war and peace report », « The quarantine report » : autant de manières de résumer cette fenêtre sur l’actualité, mais à travers le filtre de ceux et celles soutenant les éclopés du néolibéralisme, les réfugiés politiques et climatiques, et ces militants dévoués qui veulent modifier la marche du monde, qui trop souvent ne suit qu’une seule direction, celle du capitalisme triomphant.

« Là où est le silence, ce n’est pas vraiment tranquille, affirme Amy Goodman dans un entretien au Devoir ponctué d’une vilaine toux et des aboiements de son chien, contrarié de manquer d’attention ! Beaucoup de gens protestent, revendiquent haut et fort, expriment leurs points de vue, mais ce n’est jamais capté par les “corporate medias” [une expression récurrente à son émission]. Il faut y aller parce que c’est là que la plupart des gens vivent. »

Et se diriger vers ce silence assourdissant n’est pas sans risques pour Amy Goodman, quelques fois rudoyée et emprisonnée par les forces de l’ordre (au Minnesota en 2008 lors de la convention républicaine ; au Dakota du Nord en 2016 parmi des manifestants contre la construction de pipelines), ou rouée de coups par l’armée indonésienne qui perpétrait des massacres au Timor oriental en 1991. Une suite d’incidents qui ont forgé sa crédibilité, dont parmi ceux et celles qui se pressent devant les caméras de DN.

Là où est le silence, ce n’est pas vraiment tranquille. Beaucoup de gens protestent, revendiquent haut et fort, expriment leurs points de vue, mais ce n’est jamais capté par les “corporate medias”. Il faut y aller parce que c’est là que la plupart des gens vivent.

 

Lors d’un entretien avec Jane Fonda — qui s’y connaît en matière d’arrestations ! — en janvier 2018 à l’occasion de la première d’un documentaire sur sa vie et sa carrière au Festival du film de Sundance, la star semblait plus impressionnée que l’animatrice.

Un modèle engagé

Et elle n’est pas la seule. Philippe de Grosbois fait partie de ces inconditionnels, et ce, depuis 2011, « une année pleine de soulèvements » se rappelle ce sociologue, auteur de l’essai Les batailles d’Internet (Écosociété, 2018) et collaborateur à la revue À bâbord ! II se souvient aussi que l’année suivante, en plein Printemps érable, il n’a eu de cesse d’alerter DN sur l’effervescence étudiante qui régnait au Québec, et fut ravi d’y voir Gabriel Nadeau-Dubois ; les Québécois francophones sont rarissimes sur leurs ondes.

Pour ce militant de longue date, cette émission « représente un modèle, car elle propose une information à la fois rigoureuse et engagée ». Et qui surtout ne s’embarrasse pas de planter le micro sous le nez des puissants, préférant les spécialistes, les universitaires, mais surtout les gens de terrain « qui s’organisent autour des questions de logement, de santé, de racisme », selon Philippe de Grosbois.

Même appréciation pour Isabel Macdonald, journaliste et chercheuse indépendante, doctorante en communication de l’Université Concordia, et qui a parfois rendu visite à Amy Goodman dans son studio new-yorkais. « J’ai d’abord découvert DN au cours des années 2000, comme journaliste indépendante, impressionnée par la manière dont cette équipe couvrait les manifestations lors de la convention républicaine en 2004 », se souvient celle qui travaille en ce moment au lancement d’un nouveau média indépendant, The Breach, dont le modèle journalistique s’inspire (un peu) de DN.

« Mes premières entrevues à l’émission étaient à titre de directrice des communications de FAIR [Fairness Accuracy in Reporting], un organisme de surveillance critique des médias sur différents enjeux. À la fin des années 2000, la polarisation était déjà présente et peu de médias couvraient la question des soins de santé, sauf pour dénigrer la nécessité d’un système public. C’était déjà vu comme un complot menant à la destruction du pays ! Mais pas à DN, un des rares espaces où on pouvait en discuter. »

Une indépendance irrévérencieuse

Selon celle qui a déjà collaboré au magazine The Nation, cette liberté est possible « parce qu’aux États-Unis, beaucoup de fondations financent des projets de médias alternatifs [DN en compte 10 pour le moment], et l’émission n’est pas influencée par les grandes compagnies ». Un constat que partage, et apprécie, Philippe de Grosbois. « Les pauses publicitaires sont remplacées par des blocs musicaux absolument fantastiques, qui nous font découvrir des artistes engagés, sans compter que certaines chansons affichent parfois un commentaire éditorial. » Un exemple entre mille : My Heart Will Go On, de Céline Dion, tiré du film Titanic, sur des images des derniers jours de Donald Trump à la Maison-Blanche !

Ce ton parfois irrévérencieux n’est pas nécessairement la norme, Amy Goodman précisant qu’elle s’en tient « aux faits », même lors de ses débuts à la télévision, la même semaine que les événements du 11 septembre 2001. Installé pendant plusieurs années dans une ancienne caserne de pompier, leur studio était le plus près du World Trade Center ! Une arrivée télévisuelle hautement symbolique pour elle et son équipe, qui n’a fait que renforcer leur conviction de comprendre les États-Unis et le monde, surtout à l’heure de parler de guerre et de paix.

Car pour le faire librement, le soutien financier des compagnies pétrolières, militaires ou pharmaceutiques n’est pas le bienvenu, toutes dirigées, comme en politique, « par une minorité blanche, masculine et riche, constate Amy Goodman, et qui sait très bien que si nous avions une véritable démocratie, celle d’“une personne, un vote”, elle ne serait pas au pouvoir. Par ailleurs, une démocratie n’a rien de définitif, il faut se battre tous les jours pour la préserver ».

Les armes de persuasion massive de DN reposent en partie sur l’accessibilité de ses contenus. « Dès les années 1990, DN a évolué au rythme des technologies, et annonçait en quelque sorte l’ère des podcasts », affirme Vincent Raynauld. Selon Amy Goodman, cela partait aussi de nécessités économiques. « Nous n’avions pas les moyens financiers pour avoir accès aux satellites des autres réseaux, souligne la productrice. Internet devenait la solution pour rejoindre les gens, et gratuitement. Je me souviens qu’à la même époque, le magazine Time avait dépensé 20 millions de dollars pour son premier site Web, et ajouté un mur payant… »

Épuisée par quatre années de gouvernement Trump et une année de pandémie (« on ne dira jamais assez à quel point le niveau de souffrances et d’inégalités de cette crise, aux États-Unis et à travers le monde, est directement lié à Donald Trump »), Amy Goodman se sent parfois bien seule dans son studio, loin de la majorité de ses collègues, dont ses deux coanimateurs, Juan Gonzalez et Nermeen Shaikh.

Elle n’a pourtant pas l’intention de tirer sa révérence, surtout à l’heure des changements climatiques « qui vont affecter tout le monde, peu importe que l’on soit républicain ou démocrate ». Si elle déplore trop de reculs, qu’il s’agisse du racisme ou du déni face à la science, pas question pour elle et pour DN de se taire, et encore moins ceux et celles qui veulent que ça change. « It’s just the beginning ! » prévient Amy Goodman.

 

Où voir et entendre «Democracy Now!»

À la radio à Montréal : CKUT 90.3 FM : du lundi au vendredi, à 8 h (manchettes seulement); CJLO 1690 AM : du lundi au vendredi, à 10 h.

Sur le Web : www.democracynow.org, et sur la chaîne YouTube du média

Pour en savoir plus : Democracy Now ! Twenty Years Covering The Movements Changing America, Amy Goodman, David Goodman, Denis Moynihan, New York, Simon & Schuster Paperback, 2016, 373 pages
 

Une émission spéciale pour souligner le 25e anniversaire est disponible sur le site Web de Democracy Now !