Surnaturel, mon cher Watson

Les irréguliers de la série imaginée par Tom Bidwell semblent avoir effectué quelques stages intensifs en compagnie de Harry Potter, pris dans un tourbillon d’événements surnaturels et de forces maléfiques qui s’abattent sans interruption sur la capitale britannique.
Photo: Netflix Les irréguliers de la série imaginée par Tom Bidwell semblent avoir effectué quelques stages intensifs en compagnie de Harry Potter, pris dans un tourbillon d’événements surnaturels et de forces maléfiques qui s’abattent sans interruption sur la capitale britannique.

L’anecdote fait encore sourire : à l’époque de la diffusion de la première mouture des Belles histoires des pays d’en haut sur les ondes de Radio-Canada dans les années 1950, des téléspectateurs bouleversés venaient porter à l’entrée de la station des boîtes de nourriture destinées à la misérable Donalda. Cas isolé d’identification excessive à un personnage fictif ? Saviez-vous que des gens ont longtemps expédié des lettres à destination du 221-B, Baker Street, à Londres ? C’est là qu’habitait, du moins dans les 56 nouvelles et les quatre romans d’Arthur Conan Doyle (1859-1930), le célèbre détective Sherlock Holmes, toujours flanqué de son assistant, le docteur Watson.

Fin limier, archétype de la logique implacable, redresseur de torts n’ayant jamais besoin de se salir les mains, Sherlock Holmes fut le père d’une pléthore de détectives tout aussi imaginaires qui ont peuplé la littérature, le cinéma et plus tard la télévision. Malgré ses mérites personnels, Agatha Christie doit beaucoup à Doyle dans la création de son Hercule Poirot, et elle n’est pas la seule.

On aurait pourtant tort de croire que Holmes constitue le reflet fidèle de son auteur, davantage la copie conforme d’un de ses anciens professeurs, Joseph Bell. Même intelligence, certes, mais Doyle, lui, fut longtemps fasciné par le spiritualisme, et à la fin du XIXe siècle en Grande-Bretagne, il n’était pas le seul à vouloir entrer en contact avec les morts, logés quelque part dans l’au-delà. Cette précision est importante avant d’aborder The Irregulars (Les irréguliers de Baker Street), une nouvelle série bientôt diffusée sur Netflix, et qui a bien failli ne jamais voir le jour — le tournage fut brutalement interrompu à Manchester en mars 2020 pour des raisons que la planète entière ne connaît que trop bien.

Esprit, es-tu là ?

Doyle a connu sa large part de deuils, dont celui de sa première épouse et un de ses enfants en bas âge, des événements traumatiques qui ont profondément meurtri le médecin qu’il était, formé en chirurgie, et plus tard en ophtalmologie, avant de tout abandonner pour la littérature. Mais il a longtemps prêché cette approche ésotérique qu’il voulait rassurante pour ses contemporains (plusieurs y adhéraient avec ferveur), allant jusqu’à faire du lobbyisme auprès des parlementaires britanniques pour que le spiritualisme devienne une religion.

La mort étant omniprésente dans une société déjà fortement inégalitaire, et qui s’industrialisait à grande vitesse, cette pratique devenait une sorte d’exutoire. Mais elle fut aussi source d’affrontements et de conflits, dont avec un certain Harry Houdini, pour qui la magie relevait davantage d’une mécanique bien huilée.

Le créateur de Sherlock Holmes n’a rien d’un J.R.R. Tolkien ou d’une J. K. Rowling, mais des éléments fantastiques se sont glissés ici et là dans son œuvre, même si l’écrivain prisait davantage le roman historique et le récit militaire. Ces genres lui semblaient plus nobles, tel un passeport vers la respectabilité. Tout l’inverse de son détective, une entreprise purement alimentaire et commerciale selon lui, créée en 1886 et éliminée une première fois en 1893, Doyle ayant tué son héros et refusant surtout d’être broyé par ce personnage comme le sera plus tard Maurice Leblanc avec son Arsène Lupin. Mais Doyle le fera renaître de ses cendres en 1901, succombant aux pressions des lecteurs.

Dans l’environnement immédiat de Sherlock Holmes grouille un nombre incalculable de crapules, mais aussi quelques alliés. Les « Baker Street Irregulars » n’apparaissent que dans quelques nouvelles, et n’avaient qu’un rôle épisodique, tour à tour qualifiés de force non officielle, de francs-tireurs ou de « homeless network ».

Mais ces enfants de la rue, les yeux et les oreilles du détective dans les bas-fonds d’une capitale déjà grouillante de quelques millions d’habitants, l’ont aidé à élucider quelques crimes. Et ils ont pu ensuite se frayer un chemin dans plusieurs variations de l’univers de Doyle, des séries d’animation aux jeux vidéo, en passant par des livres pour enfants. Même les membres d’une unité secrète créée par Winston Churchill pendant la Deuxième Guerre mondiale, la « Special Operations Executive », destinée à soutenir les réseaux de résistance en Europe et située dans Baker Street, se surnommaient fièrement les « Irregulars ».

Toutes couleurs unies

Ceux de la série imaginée par Tom Bidwell (My Mad Fat Diary, Watership Down) semblent avoir effectué quelques stages intensifs en compagnie de Harry Potter, pris dans un tourbillon d’événements surnaturels et de forces maléfiques qui s’abattent sans interruption sur la capitale britannique. Meurtres sordides dont le caractère spectaculaire est digne d’un tableau du Caravage, nuée d’oiseaux dévastateurs échappés d’une voilière destinée à un film d’Alfred Hitchcock ou fantômes inquiétants qui feraient le bonheur de chasseurs de spectres comme ceux dans The Conjuring, voilà autant de phénomènes auxquels est confrontée cette bande d’orphelins pas comme les autres.

D’abord, changement notable et rafraîchissant, ces gavroches à l’accent british (un peu plus vieux que ceux imaginés par Doyle) sont menés par une fille qui n’a pas froid aux yeux, Bea (Thaddea Graham), dont les origines asiatiques font tapisserie dans cette fiction multiculturelle, même à côté de sa sœur Jessie (Darci Shaw), résolument caucasienne.

Affligée de cauchemars récurrents et de visions terrifiantes dans des ruelles sombres et crasseuses, Jessie ne cesse d’inquiéter Bea, plus téméraire, prête à tout pour les sortir de la misère. Une tâche partagée avec le fougueux Spike (Mckell David) et le ténébreux Billy (Jojo Macari), ce dernier voyant d’un mauvais œil l’arrivée de Leopold (Harrison Osterfield), garçon fragile à l’esprit vif, appartenant toutefois à une classe supérieure. Et représentant ainsi une menace, du moins sur le plan sentimental.

Mais les plus terrifiantes proviennent de ces figures possédées par des esprits maléfiques et autres adeptes de sectes où le tarot peut devenir un jeu dangereux. En échange de quelques shillings, le docteur Watson (Royce Pierreson) les pousse à découvrir qui se cache derrière ces débordements à la fois ésotériques et sanguinaires, avec un Holmes (Henry Lloyd-Hughes) souvent tapi dans l’ombre. Une manière comme une autre de revisiter l’univers de Doyle sans que son célèbre détective apparaisse comme l’unique chef d’orchestre des énigmes à résoudre.

Cette distribution très diversifiée sur le plan ethnique, qui n’est pas sans rappeler celle de la série Bridgerton, ne vise aucun réalisme historique, d’autant plus que la trame sonore, tapissée des succès de Billie Eilish, James Bay et Tony K, souligne à gros traits cette volonté de séduire un auditoire résolument jeune. Ou qui est convaincu que le seul et unique Sherlock Holmes possède les traits de Benedict Cumberbatch, et ceux de Martin Freeman pour Watson.

Dans une débauche d’effets numériques où l’époque victorienne semble trop souvent aseptisée, The Irregularss’amuse à illustrer les lubies d’une société à cheval entre la divinité des monarques et la toute-puissance industrielle. Un monde qui produit aussi son lot de parias et d’exclus, mais avec un sens de la débrouillardise frondeuse bien d’aujourd’hui. Et qui prouve que même après sa tentative ratée d’assassinat en 1901, Arthur Conan Doyle, peu importe où il est, n’en aura jamais fini avec Sherlock Holmes.

Les irréguliers de Baker Street (V.F. de The Irregulars)

Netflix, dès le 26 mars

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