Être Charlie, encore et toujours

Le réalisateur Hugues Nancy nous replonge dans les quelques minutes tragiques du 7 janvier 2015, lors desquelles 12 personnes ont été tuées.
Photo: Photos TV5 Le réalisateur Hugues Nancy nous replonge dans les quelques minutes tragiques du 7 janvier 2015, lors desquelles 12 personnes ont été tuées.

Cette balle, elle ne m’a pas raté, mais elle ne m’a pas eu. Et c’est pareil pour le journal », laisse tomber Simon Fieschi, un ancien employé de Charlie Hebdo, gravement blessé lors de l’attentat terroriste contre l’hebdomadaire satirique français en janvier 2015. Ces mots, prononcés pour la première fois l’automne dernier lors du procès des complices de l’attaque, il les répète avec conviction, face à la caméra, dans le documentaire Charlie, le journal qui ne voulait pas mourir.

Partant de l’ouverture de ce procès historique — on parle de 200 parties civiles, d’une centaine d’avocats et de 14 accusés —, le réalisateur Hugues Nancy nous replonge dans les quelques minutes tragiques du 7 janvier 2015, lors desquelles 12 personnes ont été tuées, dont les dessinateurs Charb, Tignous, Cabu, Wolinski et Honoré. Le documentaire retrace également l’histoire du journal depuis sa création, en 1970, pour expliquer comment il a pu devenir la cible des islamistes radicaux.

Pendant quelque 90 minutes, on navigue ainsi aisément à travers le temps, grâce à des images d’archives, à des illustrations du procès signées par Boucq — collaborateur à Charlie — et à des entrevues avec plusieurs artisans anciens et actuels du journal. Les témoignages des survivants de l’attaque sont particulièrement touchants et expriment à la perfection « les ravages que peut faire une arme de guerre quand elle ne tue pas », dixit Simon Fieschi.

Le jeune homme a été gravement blessé par les tirs des kalachnikovs des frères Kouachi. Une balle a traversé son cou pour ressortir par son omoplate, touchant au passage sa moelle épinière. Complètement paralysé au début, il peut maintenant marcher à l’aide d’une béquille.

Riss, l’actuel directeur de la publication, était aussi sur les lieux lors de l’attentat. Il se rappelle s’être jeté à terre au moment de l’entrée fracassante des deux assaillants dans la salle de rédaction de la rue Nicolas-Appert, dans le XIe arrondissement de Paris. « Je me disais : “Ma vie se termine là, allongé sur le sol du journal.” Les secondes passent, les tirs continuent, j’attends le moment où ce sera mon tour », raconte celui qui a finalement été touché à l’épaule.

Si elle n’a pas été blessée physiquement, la dessinatrice Coco — qui a rejoint en mars le quotidien Libération — a de son côté été profondément traumatisée par les événements de 2015. C’est elle qui, sous la menace des kalachnikovs, a dû taper le code de la porte pour laisser entrer les assaillants dans la salle de rédaction. La culpabilité l’a rongée pendant des années, avant d’accepter l’idée qu’elle n’aurait pu rien faire d’autre.

Photo: Photos TV5 Scènes du documentaire «Charlie, le journal qui ne voulait pas mourir».

Dans l’ADN de Charlie

Impossible de parler des attentats sans évoquer les célèbres et très controversées caricatures de Mahomet. C’est en 2006 que Charlie Hebdo représente pour la première fois le Prophète. Un exercice qu’il répétera à plusieurs reprises dans les années suivantes, attisant la foudre des communautés musulmanes à travers le monde.

Au sein de la société française et de la classe politique, les avis divergent. Certains se rangent derrière la publication, se portant à la défense de la liberté d’expression. D’autres y voient de la provocation et une stigmatisation de la communauté musulmane.

« Les soutiens se sont d’un coup faits rares. On est passés du consensus à la solitude parce qu’on changeait de religion », relève dans le documentaire l’ancien directeur de la publication (1992 à 2009) Philippe Val, rappelant que la religion catholique a toujours été la cible du journal, tout comme les grandes institutions, l’armée, la politique et la société de consommation. « On ne changeait pas de ton, de thème. On disait la même chose, ni plus ni moins », affirme-t-il.

« Dans l’esprit de Charlie, se moquer et rire des religions, c’est non seulement naturel, c’est même vital. Je suis rentré à Charlie justement parce qu’il y avait ça. Pourquoi d’un coup arrêter de se moquer des religions parce que ce n’est plus les cathos, mais les musulmans ? Ça aurait été complètement aberrant », ajoute Antonio Fischetti, journaliste pour l’hebdomadaire depuis 1997.

L’attentat de 2015 n’a d’ailleurs pas freiné cet élan. La semaine suivante, on retrouvait en une un Mahomet en larmes, une pancarte dans les mains : « Je suis Charlie ». Slogan scandé les jours précédents par des millions de personnes à travers la France et le monde en soutien au journal et à sa rédaction décimée.

Encore récemment, le jour de l’ouverture du procès en septembre 2020, Charlie Hebdo a remis sur sa couverture des caricatures de Mahomet coiffées du titre « Tout ça pour ça ». Et ce ne sont certainement pas les dernières, à en croire les intervenants du documentaire, qui ne cessent de revendiquer la liberté d’expression.

Charlie Hebdo est bel et bien vivant et animé par la même devise qu’en 1970, faire de l’humour « bête et méchant ». À la seule différence que ses artisans s’activent maintenant dans des locaux hypersécurisés, tenus secrets et sous haute protection policière. Une première dans l’histoire du journalisme français.