François Bellefeuille regarde vers l’avant

Les changements mis en place cette année par l’hôte des Olivier appartiennent surtout à l’envers de son décor: jamais autant de femmes n’auront composé son équipe de création, formée de la metteuse en scène Marie-Christine Lachance ainsi que des auteurs Olivier Thivierge, Korine Côté et Justine Philie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les changements mis en place cette année par l’hôte des Olivier appartiennent surtout à l’envers de son décor: jamais autant de femmes n’auront composé son équipe de création, formée de la metteuse en scène Marie-Christine Lachance ainsi que des auteurs Olivier Thivierge, Korine Côté et Justine Philie.

Fin avril 2020, après quelques semaines à faire les cent pas chez lui, François Bellefeuille décide — grand geste de rupture — de mettre les ciseaux dans sa souveraine crinière de savant fou. Il renoue avec la lumière des projecteurs quelques mois plus tard, en juillet, aux îles de la Madeleine, le temps d’une poignée de spectacles intimes. « Avant de monter sur scène, je me regarde toujours dans le miroir et avant de me couper les cheveux, ce que je voyais, c’est ma grande chevelure de lion. Cette fois-là, je me suis demandé si j’allais être aussi drôle, si tout était dans ma chevelure, comme Samson. Je sais que c’est imbécile, mais la confiance, ça tient à peu de choses, et c’est tellement important pour un humoriste. Il a fallu que je retrouve mes repères. »

François Bellefeuille n’en était pas au bout de ses doutes et de ses remises en question, lui qui acceptait, en prenant la barre du 22e Gala Les Olivier, de se mesurer à une tâche aussi imposante que son ancienne chevelure : célébrer une des années les moins rigolotes de la jeune histoire de ce millénaire. Une année dont ses camarades, comme tant d’artistes, auront écopé : trois catégories liées aux planches ont d’ailleurs dû être retirées de la cérémonie, faute d’un nombre suffisant de spectacles à prendre en compte.

Non, je n’ai pas le droit de dire tout ce que je veux, mais je n’avais pas le droit avant de faire des mauvaises jokes non plus. La différence, c’est que je me donne encore moins le droit maintenant. Le contexte actuel nous force à être plus créatifs. Non, je ne crains pas pour ma liberté de parole. J’aspire à être un citoyen qui tire sa société vers le haut.

 

L’animateur songera même à subvertir la formule traditionnelle de cette singulière distribution de statuettes, à laquelle on a souvent reproché son sérieux — le clown qui espère désespérément sa récompense a toujours eu quelque chose d’un peu risible. « Est-ce que c’est le temps de faire un antigala, de se donner des faux prix ? » se demande-t-il avant de convenir que ce serait là mépriser toutes les autres formes que prend aujourd’hui le rire (à la radio, à la télé, sur le Web) ainsi que ses artisans, des travailleurs pas exactement essentiels, mais pas loin. Le prix de l’artiste COVID de l’année — un vote populaire — décorera en ce sens l’humoriste ayant « su divertir et soutenir le public avec de nouvelles initiatives durant le confinement de 2020 ».

Mathieu Dufour, Alexandre L’Heureux, Arnaud Soly, Rosalie Vaillancourt et un certain François Bellefeuille y sont nommés. « C’est un prix historique, qui ne sera remis qu’une fois », précise-t-il, pendant que nous nous croisons les doigts, que nous touchons du bois et suspendons un chapelet à la corde à linge.

Le moins mononcle possible

Les changements mis en place cette année par l’hôte des Olivier appartiennent donc surtout à l’envers de son décor : jamais autant de femmes n’auront composé son équipe de création, formée de la metteuse en scène Marie-Christine Lachance ainsi que des auteurs Olivier Thivierge, Korine Côté et Justine Philie. À l’heure où beaucoup de ses collègues tancent une société hypersensible, qui verrouillerait les vannes du comique, François Bellefeuille considère les appels à un humour plus inclusif qui émanent de toutes parts comme un antidote à l’encroûtement.

« L’important, c’est de s’entourer de gens qui nous challengent. Je me considère comme un humoriste qui regarde vers l’avant, qui ne veut pas faire de jokes sexistes ou racistes, mais des fois, il y en a une qui sort et on m’explique pourquoi tel point de vue peut être raciste. Je me suis trouvé mononcle trois, quatre fois [pendant la préparation des Olivier]. Mon but, c’est de ne plus me trouver mononcle, mais ça arrive encore des fois. J’ai 45 ans ! »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L'humoriste François Bellefeuille présentera le Gala Les Olivier 2021

L’animateur évoque, sans donner tous les détails, un numéro qui recensera quelques-uns des moments les plus grotesques de l’histoire des Olivier, dont l’élaboration aura donné lieu parmi son équipe à plusieurs questionnements. Dénoncer le racisme d’une vieille blague raciste en présentant à nouveau cette blague raciste risque-t-il de raviver d’anciennes douleurs ? « Tous les blackfaces qu’il y a eu depuis le début des Olivier, ça n’a aucun bon sens ! Mais en en discutant, on a décidé de ne pas remontrer certaines choses parce que collectivement, ça fait encore trop mal. »

S’il reconnaît que toutes ces (nécessaires) considérations rendent son travail plus difficile, François Bellefeuille y voit essentiellement un défi, dont il témoigne notamment dans 3.7 planètes, son balado écologiste (nommé dans la catégorie Podcast humoristique avec script de l’année) qui, en filigrane, articule une salutaire et profonde réflexion sur le rôle social de l’humour. « Non, je n’ai pas le droit de dire tout ce que je veux, mais je n’avais pas le droit avant de faire des mauvaises jokes non plus. La différence, c’est que je me donne encore moins le droit maintenant. Le contexte actuel nous force à être plus créatifs. Non, je ne crains pas pour ma liberté de parole. J’aspire à être un citoyen qui tire sa société vers le haut. »

« J’espère juste que le remède ne soit pas trop fort », s’empresse-t-il d’ajouter au sujet de son ami Mike Ward, qui attend le verdict de la Cour suprême dans ce qu’on appelle désormais l’affaire Jérémy Gabriel. « Je suis contre le fait que les tribunaux s’en mêlent. Le carré de sable de Mike a rapetissé au cours des dernières années, mais il a besoin de son carré de sable. Son rôle, c’est d’être sur la ligne, donc il ne peut pas faire autrement que de trébucher parfois. Je ne veux pas d’une société où on se tient trop loin de la ligne. »

Un gros choc

2020, annus horribilis ? C’est l’évidence. François Bellefeuille choisit néanmoins de voir dans un des aspects les plus accablants de cette dernière année — nommément les gestes à caractère sexuel reprochés à plusieurs artistes lors de la vague de dénonciations de l’été dernier — l’occasion pour son milieu de mettre en place tout ce qu’il faut afin que les femmes s’y sentent enfin en sécurité.

« Julien Lacroix, ç’a été un choc. Ça m’a bouleversé ben raide, encore plus quand j’ai commencé à poser des questions autour de moi et que des gens m’ont dit avoir vécu des trucs avec lui, assez pour qu’il ait besoin de s’excuser. À chaque fois, je leur demandais : “Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ?” Et à chaque fois, ces gens m’expliquaient qu’ils avaient peur. »

Sur le plan personnel, l’humoriste aura pris l’initiative de fréquentes conversations avec ses collaborateurs sur le sujet des rapports de pouvoir, manière d’assainir l’air le plus souvent possible. « Au début, je ne voulais plus avoir affaire avec quiconque s’est déjà retrouvé sur une liste. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que ça ne tenait pas la route. Il y a des gens avec qui je ne vais plus retravailler parce que je juge qu’ils n’ont pas un bon comportement. Et il y a des gens dont le nom s’est retrouvé une fois sur une liste avec qui je discute. J’écoute ce qu’ils ont à me dire, je pose des questions et je vois après. L’important, pour moi, c’est d’être proactif, de poser des questions à ces gens-là. La grosse différence, c’est que maintenant, on en parle. »

Chose certaine : François Bellefeuille émergera (un jour, comme nous tous) de cette pandémie avec une gratitude renouvelée pour ce que son métier lui procure de joie et de dopamine. « 800 personnes qui rient d’un coup, super fort, je l’avais peut-être tenu pour acquis. Mais là, je vais l’apprécier pour le reste de mes jours. »

 

Gala Les Olivier

ICI Radio-Canada Télé, le dimanche 21 mars, 20 h