Florence (Longpré) à l'écoute

Nicolas Michon et Florence Longpré dans une scène de «M’entends-tu ?», saison 3 
Photo: Laurence Grandbois-Bernard Nicolas Michon et Florence Longpré dans une scène de «M’entends-tu ?», saison 3 

Ada (Florence Longpré), Fabiola (Mélissa Bédard) et Carolanne (Ève Landry) sont depuis toujours de grandes amies, et les téléspectateurs québécois les ont adoptées, avec un enthousiasme contagieux. Malgré leurs défauts, leurs excès, leurs rechutes, leur langage parfois ordurier, et leurs chansons, dont plusieurs ne passeraient pas la rampe de Star Académie. Surtout avec des titres comme « Tu pues du batte »…

Le succès de la série M’entends-tu ? qui marquait un retour à la fiction pour Télé-Québec en 2019, en a surpris plusieurs, sans doute parce que des thèmes telles la pauvreté, la violence conjugale, ou la toxicomanie ne sont pas d’emblée considérés comme accrocheurs. Or, dans cette plongée au cœur d’un quartier populaire de Montréal, écrite par Florence Longpré avec Nicholas Michon et Pascale Renaud-Hébert, les situations les plus douloureuses, au point d’en conduire certaines jusqu’en prison, sont constamment adoucies par le courage dont ces femmes savent faire preuve. Quitte à faire les coins ronds, jouer du coude, crier à tue-tête, ou se réfugier dans un silence pesant.

Preuve que la renommée de M’entends-tu ? a changé, beaucoup, la trajectoire de quelques-uns de ses artisans, il ne fut pas simple de trouver un moment pour converser avec Florence Longpré, prise « dans un rush d’écriture » pour Audrey est revenue, une nouvelle série destinée au réseau TVA, coécrite avec un de ses partenaires de la série Like-moi, Guillaume Lambert, et réalisée par Guillaume Lonergan, celui qui a orchestré la troisième et ultime saison de M’entends-tu ? Et c’est compter l’adaptation cinématographique de sa pièce de théâtre, Sylvie aime Maurice, et sa collaboration avec le réalisateur Philippe Falardeau pour le projet de série Autant en emportent les framboises.

Ce fut donc l’occasion de revenir sur cette aventure singulière parsemée de cadeaux tombés du ciel (l’acquisition par Netflix de M’entends-tu ? diffusée en 30 langues différentes et dans 190 pays) et d’imprévus — dont celui de la présente pandémie ! Le thème de la COVID-19 ne pouvait être évité, d’autant plus que la diplômée du programme de théâtre au cégep Lionel-Groulx a payé ses études avec un métier dont on a beaucoup parlé au cours de la dernière année, et illustré avec noblesse à travers le personnage de Fabiola : préposé aux bénéficiaires.

« J’y ai tellement pensé qu’au plus fort de la crise, j’ai songé y retourner, raconte Florence Longpré avec sa franchise désarmante. Mon copain a aussi travaillé dans ce milieu-là, il connaît bien les hôpitaux, sans compter ma sœur, infirmière, qui soigne les patients atteints de la COVID-19 au CHUM. À l’époque où je travaillais en CHSLD, le système n’allait déjà pas très bien, il était engorgé, et les problèmes de solitude étaient énormes. Évidemment, ça ne se compare pas à ce qui s’est passé pendant la pandémie. »

Ce métier qu’elle a exercé pendant quatre ans, elle en voit encore les influences comme dramaturge et scénariste, comme dans sa première pièce, Chlore, s’inspirant à la fois d’un fait divers survenu à Mascouche, là où elle a grandi, et de la réalité des personnes tétraplégiques, dont elle devait prendre soin. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner si la série qu’elle écrit en ce moment avec Guillaume Lambert raconte le réveil douloureux d’un personnage plongé dans le coma…

À l’époque où je travaillais en CHSLD, le système n’allait déjà pas très bien, il était engorgé, et les problèmes de solitude étaient énormes. Évidemment, ça ne se compare pas à ce qui s’est passé pendant la pandémie.

 

L’arrêt des tournages pour cause d’urgence sanitaire a ressemblé un peu à cela pour Florence Longpré, état d’apesanteur devant l’inconnu. Même la nouvelle de l’acquisition de M’entends-tu ? par Netflix n’a eu sur elle aucun effet paralysant. « J’avais tellement d’autres préoccupations, insiste celle qui entrevoyait déjà de façon précise la conclusion de cette série au moment de l’écriture de la deuxième saison. De toute façon, qui aurait pu s’attendre à ça ? Pour plusieurs d’entre nous, c’était notre première production télé, nous avions le plus petit budget pour une série [de fiction] et c’était diffusé à Télé-Québec à 22 h. Bref, Netflix, ce n’était vraiment pas le plan de match ! »

Ce qui était aussi plus ou moins prévu, c’est la succession de réalisateurs d’une saison à l’autre : d’abord Myriam Bouchard (Mon cirque à moi, L’échappée), ensuite Charles-Olivier Michaud (Anna, Boomerang), et finalement Guillaume Lonergan (L’effet secondaire, L’âge adulte) pour celle des adieux. À ce chapitre, Florence Longpré semble davantage influencée par sa magnifique et mythique Gaby Gravel, artiste-maquilleuse-à-la-pharmacie-de-La-Prairie-et-coach-de-vie, un des personnages phares de Like-moi. En toute franchise, elle admet d’emblée : « Je suis contrôlante, je le sais ! » Avec plus de nuances, elle souligne à quel point sa présence comme auteur, et à toutes les étapes, dont celle du tournage, peut être « difficile » pour les réalisateurs.

Au point d’influencer son jeu ? « Sur le plateau, j’avais parfois l’impression que l’on ne transmettait pas toujours la bonne émotion — j’ai fait peut-être trop de recherches ! —, je devenais nerveuse, j’en parlais… et ça ne devait pas être le fun tout le temps. Je me suis déjà arrêtée de jouer pour une question de chapeau… en plein milieu d’une scène chargée d’émotions. »

Celle qu’on a pu aussi voir ces dernières années dans Mémoires vives et Les pays d’en haut précise que chaque réalisateur a su à la fois imposer sa griffe et amener la série dans des directions inattendues. Et découvrant à la dure que la vie de scénariste cohabite mal avec son côté « contrôlant ». « Quand on a fini d’écrire, il y a d’autres gens qui participent à l’écriture, aussi bien le monteur que la costumière. Il faut les laisser s’exprimer. »

Avec la multiplicité des thèmes (délicats) abordés dans M’entends-tu ?, Florence Longpré a dû aussi apprendre à gérer le dialogue avec le public, encore là un peu à la dure. Par exemple, le personnage de prostituée transgenre incarné par Christian Bégin dans la saison 1 ne fut pas au goût de tous, et plusieurs l’ont fait savoir. « Au début, j’essayais de défendre mon “bébé”, mais l’expérience aidant, j’accepte ce qu’on me dit : je me suis peut-être trompée, je crois que je ne me suis pas trompée, ou il est possible que je change d’idée ! En tant que société, il faut développer la capacité de débattre sans se taper sur la tête. Après tout, la série s’intitule… M’entends-tu ?. »

Une qui n’a jamais vraiment développé une grande capacité d’écoute se nomme Gaby Gravel, ce personnage haut en couleur et en « fondation » qui a permis à Florence Longpré d’accéder à la notoriété. Mais pas au moins de l’étouffer ou l’écraser. Après la fin de Like-moi, pas question de la faire revivre jusqu’à l’excès. « Ce personnage appartient à Marc Brunet », le scénariste de la série, rencontre déterminante dans son parcours d’actrice, mais aussi d’autrice. « J’aime tellement écrire que j’ai l’impression que c’est mon “vrai” métier, souligne celle dont les débuts furent, selon ses dires, laborieux. Les gens ont une vision romantique de l’écriture. Oubliez Joséphine “Jo” March dans son grenier ! » Une référence au célèbre roman de Louisa May Alcott, Little Women, qui aurait sûrement échappé à Gaby Gravel !

M’entends-tu ?

Télé-Québec, dès le mardi 23 mars, 21 h, en rediffusion dimanche, 20 h 30, et gratuit à telequebec.tv