«The Stand»: un «Fléau» calamiteux loin des ambitions de King

Alexander Skarsgard vole la vedette dans le rôle de Randall Flagg, bien qu’il ne soit pas très présent au début de la série.
Photo: Robert Falconer / CBS ©2020 CBS Interactive, Inc. Tous droits réservés. Alexander Skarsgard vole la vedette dans le rôle de Randall Flagg, bien qu’il ne soit pas très présent au début de la série.

Après n’avoir été accessible qu’au public états-unien, la très attendue minisérie The Stand, basée sur la saga post- apocalyptique de Stephen King, arrivera sur Prime Video Canada le 19 mars. En 2018, l’annonce que le projet était en développement avait suscité un vif intérêt, surtout parmi les millions d’admirateurs de King. Paru en 1978 dans une version de 800 pages, puis en 1990 dans celle dite « définitive » de 1300 pages, non seulement The Stand (Le fléau) est son ouvrage le plus long, mais il demeure à ce jour son plus ambitieux. Surtout, il s’agit de l’un de ses meilleurs romans, point. Cette minisérie compte-t-elle parmi les adaptations les plus réussies ?

En un mot, non. Et le contexte n’a rien à y voir. En effet, plutôt que de la prescience, on verra davantage une cruelle ironie dans le fait que ce récit-fleuve d’un monde dévasté par un virus soit diffusé pendant une pandémie qui n’en finit plus de finir.

Pour les néophytes, The Stand conte comment, dans la foulée de la fuite accidentelle d’un virus développé par le gouvernement américain, 99,4 % de la population est décimé. En rêve, les rares survivants sont visités par Mother Abigail (Whoopi Goldberg), tenante de la lumière, et Randall Flagg (Alexander Skarsgard), émissaire des ténèbres. L’une parle à Dieu, l’autre est un démon. Autour d’eux, deux factions émergent.

À Boulder, au Colorado, Stu Redman (James Marsden) et d’autres braves tentent de reconstruire un monde meilleur. À Las Vegas, rebaptisée « New Vegas », Flagg et ses sbires fomentent une attaque.

Simpliste résumée ainsi, l’intrigue est en réalité constituée d’une foule de sous-intrigues expertement imbriquées les unes dans les autres par King, qui donne à chaque personnage un passé étoffé. Dans l’agencement de ces sous-intrigues foisonnantes réside le brio homérique du roman.

Ces qualités sont, hélas, absentes de cette adaptation, la seconde après celle produite en 1994 par la chaîne ABC.

Un univers désincarné

Chose certaine, l’échec de la minisérie créée par Josh Boone et Benjamin Cavell n’est pas imputable aux interprètes, nombreux et tous convaincants. Non plus qu’il ne découle d’un manque de moyens ou de temps alloué au déploiement de la fresque imaginée par King.

D’ailleurs, en cours de visionnement, on est rapidement confronté à un agaçant paradoxe. De fait, si, des deux versions du roman de King, la plus longue est de loin supérieure par sa densité narrative, dans la minisérie, la durée totale d’environ neuf heures paraît souvent interminable.

Photo: Robert Falconer / CBS ©2020 CBS Interactive, Inc. Tous droits réservés. Amber Heard, dans le rôle de Nadine Cross, est mise en avant dans les derniers épisodes.

Deux des problèmes majeurs de la production résident dans son traitement visuel et sa structure, des données fondamentales s’il en est. D’abord, le traitement. Malgré des maquillages horrifiques et des effets visqueux fort réussis dans les scènes montrant les ravages du virus, la production demeure très proprette. On a souvent l’impression de voir un environnement factice construit il y a peu, plutôt que de se trouver dans les vestiges d’un monde « qui a du vécu ». D’anciennes productions télévisuelles comme The Day After et Threads, sur les lendemains d’un holocauste nucléaire, possèdent ce je-ne-sais-quoi d’incarné, ce supplément d’authenticité. Laquelle authenticité ajoute, en elle-même, une couche de terreur. Or, The Stand en est dénuée.

Dans le même ordre d’idées, le roman a un pouvoir d’évocation visuelle immense, et il est désolant de constater combien la minisérie en est dépourvue. On a beau multiplier les vues aériennes filmées au drone ou « augmentées » par effets numériques, l’impression d’ampleur n’est jamais au rendez-vous.

Très bavard

Quant à la structure, une profusion de longues séquences bavardes où les personnages discutent à deux ou en groupe se substituent à la densité dramatique attendue. En ces occasions, et post-apocalypse pour post-apocalypse, on éprouve la désagréable impression d’être dans un épisode générique de la série The Walking Dead.

The Stand recourt en outre, hélas, à une temporalité morcelée, alternant présent dévasté et événements antérieurs, à répétition, ceci, au gré d’un montage parfois chaotique. Le rythme en pâtit, la clarté aussi : exit le souffle épique du roman.

Ces retours en arrière viennent donner de l’épaisseur à plusieurs des personnages principaux, mais pas à tous. En effet, Stu Redman et les autres protagonistes masculins, comme Larry Underwood (Jovan Adepo), un chanteur toxicomane, et Harold Lauder (Owen Teague), un tout jeune homme obsédé par son ancienne gardienne, Frannie Goldsmith (Odessa Young), ont droit à un historique détaillé relaté de leurs points de vue respectifs. Pas Frannie, pourtant héroïne au même titre que Stu, de qui elle s’éprend. La série n’aborde le personnage qu’en fonction de ses relations avec Harold, puis Stu.

Il en va de même pour Nadine Cross (Amber Heard), l’autre premier rôle féminin et personnage cette fois courtisé en songes par Randall Flagg, quoique les cocréateurs lui donnent finalement plus de relief dans les derniers épisodes. Tant Frannie que Nadine avaient toutefois davantage d’individualité dans le roman. On regrette aussi l’utilisation somme toute parcimonieuse faite de Whoopi Goldberg, qui compose une Mother Abigail opiniâtre éloignée, pour le mieux, du cliché de la sainte douceur.

Intégré de manière graduelle, Alexander Skarsgard, qui vole la vedette en Randall Flagg, devient à l’inverse très présent au mitan de la série. Il en résulte un déséquilibre évident, en cela que l’action s’embourbe à Boulder tandis qu’elle s’anime à « New Vegas » : ce parti pris de la production est certainement inconscient, mais il n’en est pas moins patent.

Vision limitée

Or, autre paradoxe, cela n’empêche pas l’apothéose finale de paraître un brin expéditive. Apothéose qui survient non pas au dernier, mais à l’avant-dernier épisode, ce qui fait en sorte que la conclusion se meut en une suite d’épilogues. Ou l’art de ne pas savoir quand s’arrêter.

Bref, les légions d’admirateurs du roman risquent de rester sur leur appétit. Repus de séries et de films à thématique similaire, les spectateurs lambda ne seront pas plus impressionnés.

Devant ce ratage, on se remémore ces mots de Stephen King qui, dans l’avant-propos de la version définitive, réfléchissait à une hypothétique adaptation : « Après tout, le cinéma n’est qu’une illusion du mouvement, donnée par des milliers de photos parfaitement immobiles. L’imagination se laisse porter par ses propres marées. Les films, même les meilleurs, fixent l’œuvre d’imagination […] Le côté merveilleux d’une bonne histoire est qu’elle n’a pas de limite, qu’elle est fluide ; une bonne histoire appartient à chaque lecteur, qui se la représente à sa façon à lui. »

On ne peut que lui donner raison. À terme, la vision « limitée », et tout sauf « fluide », de Josh Boone et Benjamin Cavell, n’est pas à la hauteur. On est par conséquent en présence de l’un de ces cas où ledit lecteur voudra probablement conserver « sa version à lui ». En attendant une troisième adaptation, qui sait, « définitive » celle-là.

The Stand (V. O.)

★★

Drame fantastique créé par Josh Boone et Benjamin Cavell. Avec James Marsden, Jovan Adepo, Owen Teague, Odessa Young, Amber Heard, Alexander Skarsgard, Whoopi Goldberg, Greg Kinnear. États-Unis, 2020, 9 épisodes de 50 à 65 minutes. Sur Prime Video, dès le 19 mars.