Le bitcoin révolutionnera-t-il le jeu vidéo?

La cryptomonnaie de «Decentraland» a connu une hausse vertigineuse depuis son émission. Sur la plateforme d’échange de cryptomonnaies Binance, le MANA est passé d’environ 0,05$ fin 2020 à près de 0,36$, soit une augmentation de 620% en sept mois.
Photo: Decentraland La cryptomonnaie de «Decentraland» a connu une hausse vertigineuse depuis son émission. Sur la plateforme d’échange de cryptomonnaies Binance, le MANA est passé d’environ 0,05$ fin 2020 à près de 0,36$, soit une augmentation de 620% en sept mois.

Les cryptomonnaies ne sont pas que l’apanage des Elon Musk de ce monde. La technologie qui se cache derrière elles, la chaîne de blocs, dépasse la création de monnaies virtuelles. Son potentiel pour devenir une plateforme d’échange intéresse maintenant le milieu des sports, celui des arts, mais aussi les acteurs de l’industrie du jeu vidéo, jetant les bases d’un possible modèle à la « play to earn » (jouer pour faire de l’argent) qui promet de redonner du pouvoir aux joueurs. Révolution potentielle ou bulle spéculative ?

Les chaînes de blocs permettent de faire des transactions dans le monde numérique sans intermédiaire. Publics et décentralisés, ces réseaux gardent en mémoire l’entièreté des transactions qui s’y déroulent, permettant d’en assurer la sécurité. Si Bitcoin est la plus connue des chaînes de bloc, d’autres, comme Ethereum, permettent de faire bien plus que de simples transactions : on peut aussi s’en servir comme d’un grand ordinateur partagé qu’on peut programmer.

C’est sur ce réseau qu’existent les non-fungible tokens (NFT), ou jetons non fongibles. Contrairement aux cryptomonnaies, chaque jeton est fondamentalement unique et contient une ligne de code qui le lie à l’objet numérique que son créateur désire, frénésie spéculative à la clé. Ici, c’est en effet le jeu de l’offre et de la demande qui règne.

La musicienne (et compagne du p.-d.g. de Tesla) Grimes a vendu en février pour 6 millions de dollars américains de NFT mêlant musique et vidéo. Des plateformes comme Async Art permettent à des artistes de vendre leurs œuvres sous forme de NFT au plus offrant. Même la NBA est entrée sur le terrain en vendant des « moments » de l’histoire du basketball à collectionner.

Jouer, c’est investir

Le professeur de finance à l’Université Concordia Denis Schweizer est d’avis qu’on aura probablement bientôt affaire à une minirévolution dans le monde du jeu vidéo grâce aux chaînes de blocs et aux NFT.

Dans un jeu traditionnel, les joueurs peuvent passer des dizaines (voire des centaines) d’heures afin de remporter des objets qui les rendront plus forts. Ils sont nombreux à sortir leurs cartes de crédit pour obtenir des costumes (des skins) pour leur personnage.

« Mais, lorsque le studio de développement décidera de fermer le jeu — ou de bannir un joueur —, il perdra son accès » aux objets pour lesquels il a investi temps et argent, rappelle le professeur Schweizer. Générer ces items sur une chaîne de bloc permettrait aux joueurs de profiter de leur « investissement » en leur permettant de les vendre à d’autres joueurs.

« C’est un changement de paradigme, puisqu’on passe de l’idée que le jeu vidéo n’est qu’un divertissement ou un passe-temps, alors qu’il se dirige possiblement vers une forme d’investissement. Certains pourraient même devenir “joueurs professionnels” et en tirer une partie de leurs revenus. »

Photo: Immutable Les cartes pour jouer à Gods Unchained sont des NFT, on peut donc les vendre ou les échanger. Sur son site, en grosses lettres, le studio propose aux joueurs un modèle à la « play to earn » (jouer pour faire de l’argent) en opposition au modèle « pay to win » (payer pour gagner) qu’on trouve dans les jeux gratuits.

Des cartes à collectionner

Les jeux de cartes à collectionner en ligne comme Hearthstone ont gagné en popularité depuis la pandémie et l’interdiction de se rassembler. Contrairement aux cartes physiques, il est impossible d’échanger ou de vendre des cartes numériques.

Arrive Gods Unchained, du studio australien Immutable, un autre jeu de cartes à collectionner, mais bâti celui-là sur le réseau Ethereum. Le directeur de Gods Unchained, Chris Clay, était d’ailleurs un des responsables de Magic The Gathering : Arena avant de se joindre à Immutable.

Les cartes pour jouer à Gods Unchained sont des NFT, on peut donc les vendre ou les échanger. Sur son site, en grosses lettres, le studio propose aux joueurs un modèle à la « play to earn » (jouer pour faire de l’argent) en opposition au modèle « pay to win » (payer pour gagner) qu’on trouve dans les jeux gratuits.

Le concept attire des joueurs comme Benji, rencontré sur le serveur Discord du projet : « C’est à la fois la profondeur des cartes et l’occasion d’investissement qui m’encourage à y jouer. »

« Nous avons grandi en jouant à Runescape et à Heartstone », raconte le p.-d.g. d’Immutable, James Ferguson. Lui-même était déçu de ne pas pouvoir utiliser son or virtuel ailleurs ou échanger ses cartes à collectionner. De là est venue l’idée derrière Gods Unchained : « un jeu compétitif et mainstream » qui vise à « redonner du pouvoir » à « des millions de joueurs ».

« Boom immobilier numérique »

Decentraland est un monde virtuel à la Second Life fondé sur Ethereum. Il est divisé en parcelles de terre virtuelles que l’on peut acheter à d’autres joueurs sous la forme de LAND, le NFT du projet, grâce à du MANA, la cryptomonnaie associée au jeu.

Sur ces LAND, on peut ériger ce qu’on veut, comme dans le monde réel. Sceth, un joueur vivant à Amsterdam rencontré sur Discord, a par exemple créé une galerie d’art et un club de danse virtuel, le Sugar Club, sur sa parcelle. Après une carrière dans la danse, il a décidé d’explorer le monde de l’art numérique. Il vend aujourd’hui ses œuvres NFT en ligne.

La cryptomonnaie de Decentraland a connu une hausse vertigineuse depuis son émission. Sur la plateforme d’échange de cryptomonnaies Binance, le MANA est passé d’environ 0,05 $ fin 2020 à près de 0,36 $, soit une augmentation de 620 % en sept mois. Sur le site spécialisé Coindesk, Janine Yorio, de la firme d’investissement Republic, va même jusqu’à spéculer sur un « boom immobilier numérique » à l’intérieur de jeux comme ceux-ci, alors que plusieurs se sont vus exclus du marché immobilier réel.

Decentraland reste cependant difficile d’approche. Il faut absolument savoir comment gérer un portefeuille numérique pour en tirer pleinement parti. Mais pour un joueur comme MaxximumEffort, un New-Yorkais rencontré sur Discord, le plaisir se trouve aussi dans cet apprentissage.

Des obstacles à surmonter

S’il suscite l’enthousiasme, le monde des cryptomonnaies reste très niché et peu de jeux en font usage, rappelle Denis Schweizer. Sans oublier le risque que certains joueurs, appâtés par l’attrait du profit, restent encore plus rivés à leurs écrans, craint le professeur.

Plus important encore : les frais de transaction font obstacle à son envol. Victime de sa popularité, Ethereum est si congestionné que d’y transférer des jetons coûte désormais dans les deux chiffres, atteignant souvent les 20 $. Ces frais vont aux « mineurs » qui confirment les transactions. Plus il y a d’activité sur le réseau, plus la compétition est féroce pour passer au prochain bloc de la chaîne.

Difficile de justifier un tel prix pour l’achat ou l’échange d’un item qui ne vaut parfois que quelques sous. « Nos joueurs se retrouvent dans la même position qu’ils étaient dans un jeu traditionnel, reconnaît Chris Clay. Il faut absolument réussir à permettre à nos joueurs d’échanger plus librement leurs cartes. Nous ne voulons pas nous limiter à n’être qu’un jeu de collection de crypto niché. »

De nouvelles chaînes de blocs tentent donc de détrôner le réseau Ethereum, alors que sa version 2.0, en développement, promet de réduire les frais de transaction. Et d’autres développeurs travaillent à créer une deuxième couche au réseau Ethereum qui permettrait d’éviter les frais.

Immutable travaille sur une telle solution pour son jeu Gods Unchained, qu’il appelle Immutable X, et qui pourrait aussi servir à d’autres jeux. « Immutable X nous donnera la possibilité d’avoir le plus grand magasin de jeux jamais réalisé dans un espace virtuel, conclut Chris Clay. Peu importe l’objet numérique à collectionner qu’on voudra acheter, vendre ou échanger, on pourra y rejoindre des gens de partout et le trouver. »

À voir en vidéo