L’autoroute des rêves brisés

Le réalisateur et co-scénariste Éric Piccoli et la co-scénariste Florence Lafond devant l’immeuble où se déroule une grande partie de la série
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le réalisateur et co-scénariste Éric Piccoli et la co-scénariste Florence Lafond devant l’immeuble où se déroule une grande partie de la série

Au début de sa carrière, Anaïs Barbeau-Lavalette a longuement exploréHochelaga-Maisonneuve, devenu un vaste espace d’observation et de création. S’inspirant de la vie pas toujours idyllique des enfants de ce quartier, elle en a fait la matière de ses premières œuvres de cinéaste de fiction (Le ring, 2007) et de romancière (Je voudrais qu’on m’efface, Hurtubise, 2010).

Éric Piccoli avoue avoir mis « des gants blancs » au moment d’approcher la réalisatrice de La déesse des mouches à feu pour lui demander la permission d’adapter « très librement »Je voudrais qu’on m’efface. Les intentions de Piccoli étaient claires pour cette série en huit épisodes : éviter le copier-coller avec le roman, et surtout sortir d’Hochelaga, direction quartier Saint-Michel. Il n’a visiblement pas eu besoin d’être très persuasif, vu le résultat final, à la fois proche (dans l’esprit et les ambiances) et très éloigné (sur le plan du métissage des personnages) de l’œuvre originale.

Après la série de fiction Écrivain public (sur Tou.tv) et la série documentaire Le dernier felquiste (sur Illico), le réalisateur cherchait un projet plus personnel, et ce livre lui en a donné l’occasion. Car les polyvalentes aux allures de bunkers de même que le bruit assourdissant de l’autoroute 40 ont constitué la trame de fond de sa jeunesse, enfant de Saint-Michel entouré d’amis d’origines vietnamienne, portugaise, ou haïtienne. « J’étais dans un melting pot, et c’est le Québec que je connais », dit-il avec fierté au cours d’une entrevue virtuelle en compagnie de Florence Lafond, qui fait ses grands débuts de scénariste avec Je voudrais qu’on m’efface.

Elle aussi se souvient de ses années d’études à l’école Face, avec plein d’enfants d’immigrants parfaitement intégrés. « Quand on me demandait d’où venaient mes amis, j’avais envie de dire : du Mile End ! » souligne celle qui travaille également comme scripte. C’est à ce titre qu’elle était présente sur le tournage d’Écrivain public, première collaboration avec Piccoli qui lui a proposé de participer à l’écriture de cette série mettant en vedette Julie Perreault, Jean-Nicolas Verreault, Schelby Jean-Baptiste et de jeunes acteurs en herbe qui n’ont pas froid aux yeux, ni peur d’être plongés dans des situations délicates, comme Sarah-Maxine Racicot, Charlee-Ann Paul et Malik Gervais-Aubourg.

Photo: Priscilla Piccoli Une scène de «Je voudrais qu’on m’efface» tournée dans ledit immeuble

La scénariste se souvient avec émotion de sa première lecture du roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette, quand elle était adolescente, elle qui a grandi auprès de parents travailleurs sociaux et qui est impliquée aussi dans le milieu communautaire auprès de personnes déficientes intellectuelles. Le passage d’un quartier à l’autre lui convenait parfaitement, mais avec les défis qui l’accompagnent. « Tous les enjeux changeaient, d’autant plus que nos personnages sont plus vieux que ceux du roman », précise Florence Lafond. Et ils en ont gros sur les épaules, ces adolescents dont les parents traînent également un lourd bagage : intimidation, toxicomanie, maltraitance, chômage, analphabétisme, prostitution, propriétaires insensibles, etc.

Peu importe le cadre géographique, « l’histoire d’Anaïs demeure pertinente, car le dénominateur commun, c’est la pauvreté », affirme Éric Piccoli, pour qui l’immeuble où se déroule une grande partie de la série représente le symbole de bien des choses qui ne tournent pas rond dans notre société.

« Des personnes âgées et des immigrants habitent dans ce secteur : c’est quand même incroyable de les exposer à tout ce bruit et à cette pollution, déplore-t-il. D’autant plus que plusieurs propriétaires de ces édifices ne vivent même pas au Québec. Ils ne font rien, et c’était impossible de les joindre pour demander le droit de tourner. On a fait affaire avec les locataires, et nous avons beaucoup travaillé avec la Maison d’Haïti. »

Cette collaboration avec un des phares importants de ce quartier, de même qu’avec des travailleurs de rue et plusieurs acteurs dont certains ont grandi en ces lieux, a permis à Éric Piccoli et Florence Lafond d’illustrer pleinement la diversité des environs. Mais pas que celle des origines. « C’est aussi celle des sonorités, des regards, des sensibilités, précise le réalisateur. Ces nuances-là sont importantes. »

Quant à l’édifice de logements où résident ces gens qui se croisent sans vraiment se connaître, et parfois même sans se voir, il constitue un carrefour d’âmes en peine, comprenant peu à peu, à la dure, l’importance de la solidarité. Ces destins entremêlés ont représenté la plus grande difficulté d’écriture pour le tandem. « Je n’avais jamais tourné d’œuvre chorale, ni tourné avec des jeunes », confesse Éric Piccoli. « Sur les six mois d’écriture, nous en avons passé au moins quatre à réfléchir à la structure, renchérit Florence Lafond. L’ensemble me terrorisait : qu’est-ce qu’on garde du roman, qu’est-ce qu’on laisse, et surtout, quel type de relations on tisse entre les personnages ? »

Autre objet de terreur, nettement plus important : la COVID-19. Le tournage de la série, qui comptait 17 jours, a débuté en mars 2020, et il en restait trois pour terminer le film avant la grande pause forcée. Une interruption qui arrivait avec un lot important de contraintes, surtout pour une série au budget modeste, et une question fondamentale : à quel point les jeunes auront changé, et grandi, si la pause se prolonge ?

Le tout fut terminé en décembre 2020, au grand soulagement d’Éric Piccoli. Il rêve d’ailleurs de voir évoluer ces personnages nés de la plume d’Anaïs Barbeau-Lavalette, transformés par ses soins et ceux de Florence Lafond, jusqu’à l’âge adulte. Pour voir s’ils suivront le parcours sinueux, douloureux, de leurs parents ou s’ils réussiront à s’en affranchir. À ce chapitre, Je voudrais qu’on m’efface se conclut sur une note d’espoir, mais sans euphorie.

Je voudrais qu’on m’efface

Tou.tv, dès le 10 mars