La série au rythme des algorithmes

«Dans cette décennie (2010-2020) de transformations accélérées, il est devenu vite clair que les contenus
Photo: iStock «Dans cette décennie (2010-2020) de transformations accélérées, il est devenu vite clair que les contenus "courts" et modulaires s’adaptent assez bien à un environnement médiatique non linéaire et à une consommation continue et dérégulée de contenus», expose Giulia Taurino, qui a fait une thèse sur l'anthologie dans les séries télévisées.

Giulia Taurino a obtenu son doctorat de l’Université de Bologne et de l’Université de Montréal avec une thèse intitulée Redefining the Anthology, traitant des « formes et affordances de la culture numérique ». Sauf erreur, il s’agit de la première étude complète sur le sujet.


 

Comment expliquez-vous le récent intérêt de la série d’anthologie à la télé ? Est-ce un effet des mutations des modes narratifs ou des modèles techniques et économiques de distribution des séries télévisées ?

Cette question pose des pistes de réflexion stimulantes qui sont au centre de ma recherche, ainsi que plusieurs débats autour de la télévision contemporaine, des modalités de distribution non linéaire et de la culture numérique au sens large. Le récent intérêt pour l’anthologie est-il un effet des mutations des modes narratifs ou des modèles techniques et économiques de distribution des séries télévisées ? D’après mon étude, le cadre qui émerge est complexe et interconnecté.

D’un côté, il y a eu une évolution graduelle de modes de narration de certains genres, qui a amené au succès de l’anthologie d’horreur, presque une catégorie séparée et un genre en soi. De l’autre côté, cette variation a coïncidé avec un moment de changement radical dans les modèles techniques, économiques et infrastructurels de production et fr distribution de contenu télévisé. […]

Plusieurs séries anthologiques avec des financements assez élevés et la participation de producteurs et d’acteurs connus du cinéma (une particularité qui était déjà typique des premières séries anthologiques) ont été distribuées au début des années 2010 dans la télévision par câble aux États-Unis (FX, HBO). En même temps, Netflix, Amazon Prime, Hulu et d’autres services de diffusion en continu commençaient leur ascension dans le marché de médias audiovisuels. Dans cette décennie (2010-2020) de transformations accélérées, il est devenu vite clair que les contenus « courts » et modulaires s’adaptent assez bien à un environnement médiatique non linéaire et à une consommation continue et dérégulée de contenus.

 

Selon ma recherche, ce serait effectivement cette intersection d’événements et de variations technoculturelles qui a finalement porté à l’hybridation de la forme dans un modèle anthologique basé sur la saison, qui remplace l’épisode en tant que structure portante de l’arc narratif. Ce modèle hybride né à partir du mélange entre narration courte et narration longue, « feuilletonesque », avec un déroulement saisonnier, a ouvert les portes à une nouvelle expérimentation de formes et de formats capables de transiter dans l’économie numérique de façon assez fluide.

Pourquoi dites-vous dans votre thèse que l’anthologie cadre avec la culture des algorithmes ?

Mon intuition vient de l’étude du fonctionnement des plateformes de diffusion en continu. Le fonctionnement de Netflix, en particulier, dépend strictement du système de recommandation de la plateforme. Ce système de recommandation dépend à son tour d’un processus continu de catégorisation par l’entremise des métadonnées, ainsi que de la collecte de données sur les usagers. Parmi d’autres modes de classifications, Netflix utilise plus de 30 000 sous-genres, chacun ayant un code attribué qui le distingue des autres. Ces milliers de genres sont visibles et traçables sur l’interface.

Comment l’usager peut-il s’orienter dans cette fragmentation hyperbolique de genres, dans cette inhabituelle quantité de produits audiovisuels accessibles avec peu de restriction ? Mon hypothèse est que dans l’écologie des plateformes comme Netflix, les anthologies assument le rôle de conteneurs éditoriaux pour optimiser à la fois l’organisation et la catégorisation, ainsi que la recherche et la consommation de contenus audiovisuels. Il n’est pas possible de vérifier si cela est une stratégie commerciale planifiée par Netflix, ou bien s’il s’agit tout simplement d’une interaction spontanée entre système de recommandation algorithmique et pratiques plus traditionnelles d’éditorialisation de contenus. […]

Comment peut-on expliquer la négligence du genre anthologie dans les séries québécoises ?

Cela est une question très intéressante qui touche les études culturelles, ainsi que l’anthropologie. Bien évidemment, l’anthologie existait déjà dans la littérature québécoise, ne serait-ce que dans le cas des collections de poésie, ou dans le processus de choix éditorial et de création de corpus pour la définition de canons à étudier. S’il est vrai que form follows fonction, il est aussi bien correct de remarquer que, dans la narratologie, une forme courte, comme celle de l’anthologie, suit des principes et des fonctions très différents par rapport à une composition épique de longue durée. Très simplement, des formes courtes (comme les ballades) ou longues (comme le roman) véhiculent des narrations différentes dans des cultures différentes.

De façon similaire, certaines cultures ont préféré une forme à l’autre, pensons à la novela corta typique de la tradition espagnole, ou bien au folklore nordique des pays scandinaves. Cela ne veut pas dire qu’au Québec, les séries télévisées anthologiques sont complètement absentes, mais plutôt que la culture télévisée québécoise a évolué avec une prédilection pour des formats de longue durée. Toutefois, même dans ce cas, je ne serais pas catégorique. Nous vivons dans une culture en constante mutation et hybridation. Il est aussi fortement possible que cette négligence soit temporaire et que le Québec se réapproprie dans le temps sa propre pratique de l’anthologie télévisuelle contemporaine. On la voit déjà dans des produits comme Plan B.