La télé québécoise va-t-elle enfin se mettre à la série d’anthologie?

L’anthologisation de la série québécoise de l’auteur Patrick Senécal se fait par l’idée de suivre des personnages qui vivent la pire journée ou semaine de leur vie. Les épisodes déclinent les genres, allant de l’horreur au policier, en passant par le thriller et l’humour noir.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’anthologisation de la série québécoise de l’auteur Patrick Senécal se fait par l’idée de suivre des personnages qui vivent la pire journée ou semaine de leur vie. Les épisodes déclinent les genres, allant de l’horreur au policier, en passant par le thriller et l’humour noir.

Patrick Senécal, grand maître de l’anormal, va certainement apprécier cette situation paradoxale qui le positionne maintenant à la fois comme très en retard et très en avance. Le roi du suspense québécois lance cette semaine sur Club Illico cinq épisodes de sa première incursion en fiction télé. Il s’agit d’une des premières séries québécoises du type anthologie (ce qui la place en avance, sauf exception récente de Terreur 404), dans un créneau pourtant hyperpopulaire depuis des décennies ailleurs dans le monde (d’où le retard constaté).

Au sens ancien selon la racine grecque, l’anthologie est un bouquet de textes en vers ou en prose. La mécanique narrative propose des histoires brèves, indépendantes mais liées par un registre ou un thème qui deviennent leur principe d’organisation, explique Giulia Taurino, qui a défendu l’an dernier un doctorat de l’UdeM et de l’Université de Bologne une thèse intitulée Redefining the Anthology.

« Chaque histoire peut prendre la forme d’un chapitre dans un volume littéraire qui recueille plusieurs compositions ou d’un épisode autoconclusif dans une saison ou une série télévisée, écrit d’Italie Mme Taurino. […] L’un des exemples les plus populaires est la série télévisée The Twilight Zone (CBS, 1959-1964), où le thème du dystopique et du fanta-scientifique est adopté pour réunir différentes histoires dans le même produit médiatique avec un titre identifiable, presque une marque commerciale de qualité audiovisuelle. »

La scénarisation de M. Senécal respecte le canevas. Le liant fait par son écriture typée (quelle série ne le fait pas ?) est assumé jusque dans le titre : Patrick Senécal présente, clin d’œil à Alfred Hitchock Presents. Près de 470 épisodes de cette anthologie… anthologisable ont été diffusés par CBS puis NBC entre 1955 et 1962, et ici par TVA.

« Je me rappelle vaguement en avoir vu deux ou trois, dit Patrick Senécal. J’ai aussi des souvenirs de Bizarre, Bizarre, une série britannique. Mais bon, on veut refaire cette ambiance-là. Quand tu as moins d’une demi-heure, tu ne peux pas aller dans le gros background psychologique et la mise en place très longue. Les personnages sont en réaction plutôt qu’en contemplation. Il faut trouver des histoires qui les placent rapidement en eaux très chaudes. »

L’anthologisation de sa série québécoise se fait par l’idée de suivre des personnages qui vivent la pire journée ou semaine de leur vie. Les épisodes déclinent les genres, allant de l’horreur au policier, en passant par le thriller et l’humour noir. Le renouvellement des personnages gonfle d’autant la distribution, où se démarquent entre autres Anne-Marie Cadieux, David La Haye, Mylène Mackay et Rémi-Pierre Paquin.

Le visionnement de presse se fera dans quelques jours. Le Devoir n’a pas vu d’épisode, mais reste l’idée de s’interroger sur le paradoxe de lasérie d’anthologie, surreprésentée ailleurs, mais sous-exploitée ici. « J’écris beaucoup et facilement », avance le suractif, qui avoue avoir beaucoup assumé sa passion pour les jeux de table pendant le confinement, sans pour autant diminuer sa production d’écriture : en même temps que cette série télé, il lance unebédé et un roman. « La télévision m’avait approché quelques fois. J’ai pitché des projets qui n’ont pas abouti. On les trouvait trop heavy, trop intenses. Au Québec, on a longtemps été frileux dans mon créneau. Là, si j’ai accepté, si le projet se fait, c’est tout simplement parce qu’on me l’a proposé. »

Illico presto

L’offre est arrivée par la productrice Diane England de la maison Zone 3 et par l’idéateur Michael Mosca. « C’est lui qui m’a demandé d’écrire des histoires », résume l’auteur. Club Illico, le service de vidéo à la demande de Québecor, diffusera la production en deux temps cette année, cinq épisodes à la fois.

« Est-ce une proposition plus risquée ? demande lui-même Denis Dubois, vice-président aux contenus originaux chez Québecor contenu. C’est vrai que nous n’en avons pas fait beaucoup dans ce genre. Il faut un univers très fort pour assumer en anthologie et assurer, on l’espère, un succès. L’univers très fort et brillant de Patrick Senécal le permet. »

La télévision m’avait approché quelques fois. J’ai "pitché" des projets qui n’ont pas abouti.< On les trouvait trop "heavy", trop intenses. Au Québec, on a longtemps été frileux dans mon créneau. Là, si j’ai accepté, si le projet se fait, c’est tout simplement parce qu’on me l’a proposé.

 

Il n’est pas question pour l’instant de décliner la série à la télé généraliste TVA, mais une autre fournée de Patrick Senécal présente demeure envisageable sur Club Illico. Le pro de la programmation rappelle d’ailleurs qu’une plateforme numérique payante impose des règles différentes en matière de contenu par rapport à une télévision linéaire. « On n’y impose pas un contenu, on le dépose et les clients font leur choix, dit le vice-président Dubois. On le sait, les plateformes numériques payantes représentent l’avenir de la fiction. Il devient donc important pour nous de maintenir une offre variée de genres. On souhaite rejoindre un public assez large, mais on peut aussi changer notre carte et cibler plus précisément certains groupes. Patrick Senécal présente offre aussi un contenu très ancré ici, très québécois. On veut évidemment que les gens se reconnaissent dans cette création. »

La productrice Sophie Deschênes (Faits divers, Les Pays d’en haut…) explique avoir une série d’anthologie en développement, un projet « très secret », précise la présidente de Sovimage. En fait, elle ne sait même pas si le produit final sera commercialisé comme une série d’anthologie. Chose certaine, « l’arrivée des nouvelles plateformes comme Illico, Crave ou Tou.tv ouvre aux différents genres, dit-elle. On commence à en mesurer les effets et pas seulement dans les séries dramatiques. On le voit aussi en documentaire. Ces nouveaux joueurs osent plus prendre des risques. »

Elle rappelle que ces plateformes payantes, sans publicités, attirent des publics prêts au télégavage de différents produits, si possible audacieux. « L’objectif est de vendre des abonnements et de conserver les abonnés en leur offrant toujours de nouvelles productions. C’est une roue qui tourne : plus tu fais d’argent avec quelque chose, plus tu investis dans la même chose. »

Prestissimo

La roue de la fortune tourne tellement en anglais qu’il existe des listes de best-of par saison ou par année. Une analyse de Ranker.com des productions de 2020 notait trois déclinaisons populaires. L’anthologie classique renouvelle entièrement le récit à chaque épisode. Into the Dark (Hulu, 2018) suit ce modèle, comme Room 104 (HBO, 2017), American Horror Story (FX, 2011) et bien sûr Twilight Zone (CBS, 2019), resucée de la célébrissime production lancée en 1959. Une autre change la perspective sur un sujet d’épisode en épisode. C’est le cas de Little America (Apple TV, 2020), qui illustre des vies d’immigrants. Une troisième exploite un thème de saison en saison tout en en modifiant les autres composantes. La liste cite Fargo (Fx, 2014), Manhunt (Spectrum, 2017) et True Detective (HBO, 2014).

Le week-end prochain, la distribution des prix Golden Globes inclura pour la première fois les séries dites d’anthologie dans une catégorie réservée. Les récompenses pour les rôles principaux dans ces types de productions seront aussi ajustées en conséquence. Il s’agit de la seule modification notable aux règles du concours réputé le plus prestigieux après la cérémonie des Oscar. Les Golden Globes ont déjà changé, il y a deux ans, un règlement qui obligeait les films en candidature à avoir été à l’affiche pendant au moins sept jours dans une salle de cinéma, ce qui discriminait les sorties en streaming. Les nouvelles plateformes de distribution imposent leurs règles encore plus avec la pandémie, qui rive le monde aux écrans.

Presque tous les films en nomination cette année sont sortis en ligne ou attendent leur tour au service VSD. Small Axe (BBC), du réalisateur britannique Steve McQueen, en nomination dans la catégorie modifiée, combine deux des trois sous-groupes en proposant cinq films pour la télé, mais sur un mode anthologique. Chacun traite d’une histoire sur la communauté noire à Londres dans les années 1960 et 1980.

« Cette série met en évidence une autre caractéristique qui émerge dans la forme anthologique : la propension à exploiter […] les récits “courts”, parfois oubliés dans l’étude de la littérature occidentale, permettant ainsi l’émergence de discours qui, autrement, resteraient inconnus ou marginaux, piégés dans la circulation orale, analyse la spécialiste Giulia Taurino. Les récits courts offrent une variété de voix alternatives aux récits épiques et mythiques, et ce faisant, ils créent des fenêtres sur des narrations plus diversifiées. C’est précisément dans cette puissance égalitariste que j’envisage la potentialité d’une évolution ultérieure de la forme anthologique dans la culture télévisuelle contemporaine. »

 



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