Vérités, vaccins et conséquences

«Personne ne naît antivaccin, on le devient, souligne le réalisateur Gabriel Allard-Gagnon. Pourquoi? Plusieurs raisons, dont des enjeux collectifs.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Personne ne naît antivaccin, on le devient, souligne le réalisateur Gabriel Allard-Gagnon. Pourquoi? Plusieurs raisons, dont des enjeux collectifs.»

«Pendant les premières semaines de la pandémie, en voyant les rues vides et les villes désertes, j’étais convaincu que le mouvement antivaccin allait disparaître, ou du moins perdre des plumes, parce que c’était l’illustration d’un monde sans vaccin. »

Gabriel Allard-Gagnon n’a pu s’empêcher de rire à l’évocation de ce lointain souvenir de mars 2020, empreint d’une belle naïveté. Pour ce réalisateur dont la feuille de route témoigne de son intérêt marqué pour les sujets délicats, qu’il s’agisse de l’extrême droite (La bombe) ou de la radicalisation islamique (T’es où, Youssef ?, Les poussières de Daech), ce mouvement, ou plutôt ce qu’il qualifie de « phénomène », n’est pas à prendre à la légère. Et mérite autre chose que des railleries.

Pourtant, avec l’humoriste Louis T., il fut la cible de leurs attaques, tout cela pour un trop court passage du premier documentaire qu’ils ont fait en étroite collaboration, Apprenti autiste (2019). À la dérobée, on soulignait une fausseté qui, depuis 1998, alimente la polémique : un article aujourd’hui retiré de la revue médicale The Lancet sur une étude pas très sérieuse concernant un lien entre l’autisme et le vaccin pour la rougeole. Il n’en fallait pas plus pour attiser une certaine colère… qui piqua la curiosité des deux créateurs.

Leur réponse s’intitule Aiguille sous roche, et n’a rien d’une charge à fond de train. Et ce, même si Louis T., devenu un peu malgré lui le poster boy du syndrome d’Asperger, mais également connu pour ses capsules aussi amusantes que richement documentées (Vérités et conséquences, COVID-19 : Dépister la désinfo), admet avoir vécu un réveil quelque peu brutal. « Ces gens-là n’étaient pas du tout sur mon radar, concède le principal intéressé. À cause de ce segment, j’ai été projeté dans cet univers, découvrant à quel point ils étaient plus nombreux que je pensais. »

Y’a pas de quoi rire

Ces considérations, c’était bien avant le début de la pandémie de COVID-19. Depuis, le nombre de sceptiques n’a cessé de croître, dans les manifestations comme sur les réseaux sociaux. Selon Gabriel Allard-Gagnon, on aurait tort de tous les mettre dans le même sac. Il y aurait 30 % de la population qui afficherait des doutes face aux vaccins — et pas seulement des complotistes, mais des gens de tous les horizons également. « Personne ne naît antivaccin, on le devient, souligne le réalisateur. Pourquoi ? Il y a plusieurs raisons, dont des enjeux collectifs. Les gouvernements et les compagnies pharmaceutiques ont leur part de responsabilités, mais l’ensemble de la société joue un rôle. »

Pendant ce temps, pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les hésitations face à la vaccination sont devenues, à elles seules, un véritable problème de santé publique à l’échelle internationale, une inquiétude exprimée bien avant l’apparition de la COVID-19. Mais ce coup de semonce est loin d’ébranler les opposants et, à défaut de les convaincre, Louis T. et Gabriel Allard-Gagnon ont décidé d’aller à leur rencontre, de les écouter et, surtout, de ne pas les ridiculiser. Beaucoup ne s’en privent pas, ceux-ci étant des cibles faciles puisque particulièrement visibles, actives, vociférantes… et immensément populaires.

Photo: Télé-Québec Une scène tirée du documentaire «Aiguille sous roche», avec Louis T dans les rues désertes de Montréal

« C’était l’équivalent de marcher sur un fil de fer, souligne Louis T. Le sujet était déjà émotif en 2019, mais avec la pandémie, c’est toute la population qui est devenue émotive. Sans compter que certains provaccins ne sont pas nécessairement plus modérés que les radicaux antivaccins. » Et si, dans ce camp, certains sont des visages connus du grand public, dont Lucie Laurier et Alexis Cossette-Trudel, d’autres ont émergé, comme Daniel Pilon, comptable de profession dont la chaîne YouTube revendique près de 28 000 abonnés. « Après six mois d’efforts pour le convaincre », précise le réalisateur, il a accepté de participer à Aiguille sous roche. « Ces gens-là n’ont pas besoin de nous, ils se méfient des médias. Leur popularité est grande, mais pour dialoguer avec eux, il faut faire connaissance. Quand il y a un bras de distance idéologique entre les deux camps, aucun rapprochement n’est possible », explique Gabriel Allard-Gagnon.

Louis T. était prêt à faire le pas, débarquant chez Daniel Pilon avec bonne foi, humilité et empathie. Et toujours dans cet esprit dépourvu d’ironie. « Je ne suis pas arrivé en expert, se souvient l’humoriste, qui pouvait très bien s’imaginer à sa place. La société encadre les discours. Si j’avais des valeurs marginales ridiculisées jour après jour par les médias et les humoristes, comme pour ces gens-là, je finirais sans doute par trouver ça difficile. » L’échange ne s’est pas conclu par une apothéose de compréhension mutuelle, mais un pas fut franchi.

Ne viens pas dans ma manif

Or, à trop vouloir donner dans la nuance, les deux comparses n’apparaissent-ils pas vulnérables, attisant ainsi la colère des deux camps ? Ce risque est exprimé à voix haute dans le documentaire, conjugué aux propos éclairants, voire émouvants, de la pédiatre et épidémiologiste Caroline Quach (qui raconte avec sensibilité des décès d’enfants que la vaccination aurait pu éviter), de la médecin de famille Andréanne Dussault (dont plusieurs patients craintifs s’expriment sans filtre dans son cabinet) ou encore de l’historienne Laurence Monnais-Rousselot (qui souligne à quel point les mêmes récriminations antivaccinales traversent les siècles).

D’ailleurs, cette dernière, qui nous met aussi en garde contre notre propension à ridiculiser les antivaccins, a bien voulu accompagner Louis T. à une manifestation contre le port du masque, tenue le 8 août 2020 dans les rues du centre-ville de Montréal. Avec un couvre-visage. Et l’équipe de tournage d’Aiguille sous roche. Vous avez dit « téméraire » ?

« Je me considère chanceux d’avoir vécu ça, déclare, candide, Louis T. La tension était palpable et, dès le début, notre cameraman a été attaqué par un homme qui tenait un enfant sur ses épaules. » À l’opposé, même avec un couvre-visage, son physique filiforme ainsi que ses lunettes l’ont vite rendu reconnaissable à des gens plus curieux que revanchards — « ultrasympathiques », selon ses dires. Mais il confesse tout de même que « cette heure m’en a paru quatre ».

Louis T. ne se souvient pas de tout, d’après Gabriel Allard-Gagnon (interviewés séparément pour des questions d’horaire). « Louis s’est avancé dans la foule avec son masque et a été encerclé par des manifestants qui scandaient : “Liberté !” » Pour celui qui a déjà tourné en Turquie, en Syrie et dans de nombreuses manifestations antifas ou d’extrême droite, c’était un peu plus bon enfant, « mais notre caméra était perçue comme de la provocation, et nous étions des ennemis à abattre ».

Au terme de cette aventure au royaume des antivaccins, les deux complices revendiquent une même honnêteté et une même authenticité dans leur démarche. Et souhaitent qu’elles soient comprises, même si leur précédent documentaire a révélé que le diable de la polémique se cache parfois dans les finesses du montage. Ce qui ne devrait pas freiner les élans de Gabriel Allard-Gagnon, intéressé depuis 10 ans par tous ces gens engagés dans un lent et complexe processus de radicalisation, quel qu’il soit, ni ceux de Louis T., « d’abord et avant tout un citoyen, privilégié d’avoir une tribune ». Et pas sur le point d’arrêter de s’en servir.

 

Aiguille sous roche

Télé-Québec, mercredi, 20 h

À voir en vidéo