«Allen v. Farrow»: secrets de famille à la une

Une scène d’archives tirée du documentaire «Allen vs Farrow», qui nous plonge d’abord dans l’univers paradisiaque du mythique couple à coups de magnifiques prises de vue de New York et de la chaleureuse demeure de l’actrice à Bridgewater, au Connecticut.
Photo: HBO Une scène d’archives tirée du documentaire «Allen vs Farrow», qui nous plonge d’abord dans l’univers paradisiaque du mythique couple à coups de magnifiques prises de vue de New York et de la chaleureuse demeure de l’actrice à Bridgewater, au Connecticut.

Dans Soit dit en passant (Stock, 2020), ses mémoires, Woody Allen traçait un portrait dévastateur de l’actrice Mia Farrow, avec qui il a partagé sa vie durant 13 ans, tourné 13 films et eu trois enfants, Moses et Dylan, tous deux adoptés, ainsi que Satchel, connu sous le nom de Ronan. S’appuyant sur des témoignages de sa femme Soon-Yi Prévin, fille adoptive de l’actrice et de son ex-mari André Prévin, de Moses Farrow et d’anciennes nourrices, le cinéaste prétendait que Mia Farrow maltraitait et manipulait ses enfants. Pis encore, que les allégations d’agression sexuelle portées contre lui par Dylan étaient une pure invention de son ancienne compagne et qu’elle avait une relation inappropriée avec Ronan. Or, la saisissante série documentaire de quatre épisodes Allen v. Farrow offre un tout autre éclairage.

Produite et réalisée par Kirby Dick et Amy Ziering, Allen v. Farrow nous plonge d’abord dans l’univers paradisiaque du mythique couple à coups de magnifiques prises de vue de New York et de la chaleureuse demeure de l’actrice à Bridgewater, au Connecticut. Le réalisateur n’aimant pas les enfants — l’actrice en avait déjà sept à l’époque —, Allen et Farrow vivaient chacun dans leur appartement, d’un côté et de l’autre de Central Park. Durant l’été, le premier allait visiter la seconde et ses enfants à Bridgewater.

Peu à peu, Allen s’est habitué à la présence des enfants, s’attachant particulièrement à Moses, mais ne développant aucune affinité avec la solitaire Soon-Yi — ces deux derniers ont par ailleurs refusé de participer à la série. À Mia Farrow, qui lui avait demandé s’il voulait un enfant avec elle, il a répondu qu’une petite blonde pourrait l’intéresser. En 1985, Mia a donc adopté Dylan, et Woody est devenu fou de la petite. Deux ans plus tard est né Ronan.

Selon les témoignages de Mia, Dylan et Ronan Farrow, Woody Allen couvait intensément sa fille adoptive. Le cinéaste avait même accepté à l’époque de suivre une thérapie pour agir envers Dylan comme un bon père de famille. Puis, en août 1992, à Bridgewater, alors que la fillette avait sept ans, Woody Allen aurait profité de la distraction des gardiennes pour l’emmener dans le grenier afin d’abuser d’elle. Malgré deux enquêtes, la constance des témoignages de Dylan et la confusion dans ceux du cinéaste, ce dernier n’a pas été inculpé.

Aux images romantiques et bucoliques se succèdent des photos de la petite Dylan, qui affiche constamment un air grave et triste, des prises de vue de la maison déserte illustrant le drame ayant bouleversé le clan Farrow, les larmes de Mia… Puis les témoignages à glacer le sang de la fillette que l’actrice a recueillis à la caméra, quelques jours après les faits.

L’après-#MoiAussi

Bien que Woody Allen ait perdu quelques plumes dans la foulée du mouvement #MoiAussi en 2018, que des acteurs et des actrices ont fait part de leur regret d’avoir travaillé avec lui, le cinéaste a continué de tourner et a même trouvé un éditeur pour publier ses mémoires. Le vent pourrait-il tourner en sa défaveur après la diffusion d’Allen v. Farrow ?

Alors que Soit dit en passant soulevait de troublantes questions, notamment sur le fait que Soon-Yi a épousé celui qui l’aurait violée lorsqu’elle était mineure (en plus d’adopter deux filles avec lui), que Moses a décidé de soutenir la version de son père et d’accuser Mia Farrow d’être une mauvaise mère et qu’avant l’agression, Dylan ne distinguait pas la réalité de l’imaginaire, Allen v. Farrow déconstruit patiemment et minutieusement plusieurs faits qu’avance le cinéaste.

Dans les deux premiers épisodes, Kirby Dick et Amy Ziering analysent, à l’aide des témoignages de proches du clan Farrow, de journalistes, d’extraits sonores des mémoires d’Allen, d’extraits de ses films et de brouillons de scénarios, son goût pour les jeunes filles. Jamais plus vous ne regarderez Manhattan, où son personnage vit une liaison avec une fille de 17 ans (Mariel Hemingway), de la même façon. On a beau vouloir séparer l’homme de l’œuvre, certains motifs récurrents paraissent assez incriminants vus sous cet angle.

Au troisième épisode, Dick et Ziering mettent en lumière le rôle des médias dans la couverture des faits et de la toute-puissante équipe de presse d’Allen. Au plus fort de la crise, c’est le mot « génie » qui revenait sur toutes les lèvres pour décrire le cinéaste, soupçonné d’avoir construit son personnage inoffensif et dépréciatif de toutes pièces à travers son œuvre et ses apparitions publiques.

Ayant fait des recherches durant deux ans en amont du tournage, Dick et Ziering ont eu accès à une soixantaine de boîtes contenant des documents totalisant quelque 10 000 pages. Au quatrième épisode, le plus percutant du lot, le duo, à qui l’on doit le documentaire On the Record sur Russell Simmons, cofondateur de Def Jam Recordings, accusé d’agression sexuelles par plusieurs femmes, révèle des détails inédits à ébranler les plus sceptiques des deux enquêtes menées sur Allen.

Certes, il reste encore des zones grises dans cette sombre histoire qui a déchiré cette famille privilégiée, mais qui osera dire après avoir vu Allen v. Farrow que ce bon vieux Woody est blanc comme neige ?

 

Allen v. Farrow

★★★ 1/2

Crave, dès le 21 février, 21 h

À voir en vidéo