«Les libres»: réapprendre le dehors

En un ingénieux effet miroir, c’est une usine de transformation du bois qui accueille ces participants du documentaire «Les libres», qui vivent eux-mêmes diverses transformations.
Photo: Spira Films En un ingénieux effet miroir, c’est une usine de transformation du bois qui accueille ces participants du documentaire «Les libres», qui vivent eux-mêmes diverses transformations.

Plus jeune, Nicolas Lévesque aidait son père à bûcher et à défricher la terre familiale, à la faveur de l’hiver. Dépêchés par la prison voisine de Roberval, des détenus venaient leur prêter main-forte : premiers pas vers une réinsertion prochaine. Passée l’intimidation initiale, le futur documentariste fut frappé par l’harmonie ambiante, par le fait que chacun paraissait plus à sa place dehors « qu’en dedans », pour reprendre la formule consacrée. L’expérience le marqua durablement, en témoigne son récent documentaire Les libres, en VSD vendredi, où l’on suit quatre ex-détenus en processus de réinsertion professionnelle.

En fait, il faut remonter à 2015 et au court métrage Entrevue avec un homme libre, où les participants à des entrevues d’embauche espèrent un nouveau départ : plusieurs sont passés par le système carcéral.

« Entre mes projets personnels, il arrive que je participe à des commandes, et sur l’une d’elles — un film d’entreprise— j’étais cameraman. L’entreprise était l’usine Stagem, spécialisée dans la transformation du bois. J’ai passé trois jours là, et j’ai été témoin de simulations d’entrevues avec des gens qui se préparaient à réintégrer le marché du travail. Entrevue avec un homme libre est né de ça. Quand les gens de l’usine ont vu ce court métrage, puis son parcours [primé], ils en ont été très fiers », explique Nicolas Lévesque, à qui l’on doit aussi le documentaire Chasseurs de phoques.

Grâce à ce lien de confiance d’ores et déjà établi avec le conseil d’administration, le documentariste eut beau jeu de présenter un projet plus ambitieux de long métrage qui, à terme, nécessiterait une année de tournage à l’usine (par opposition à une seule journée pour le court).

« La formation chez Stagem dure six mois, et je voulais capter ça tout en sachant que tous ne terminaient pas nécessairement le processus. Par contre, c’était clair pour moi que je voulais me concentrer sur quelqu’un qui le terminerait. J’ai beaucoup cherché, mais j’ai eu le champ libre presque tout de suite : après quelques jours, on m’a remis une clé passe-partout de l’usine. »

Objet de motivation

Or, c’était une chose d’avoir la confiance des patrons, c’en fut une autre de gagner celle des participants. D’expliquer Nicolas Lévesque, la maison de transition où résidaient les participants joua un rôle déterminant, lui signalant, par exemple, certains candidats potentiels au profil prometteur.

« Le directeur de la maison apprenait à connaître les résidents environ un mois avant leur arrivée. C’est lui qui a fait les premiers contacts. Par la suite, quand ils se sentaient prêts, les participants potentiels m’appelaient et on apprenait à se connaître à notre tour. »

L’approche de Nicolas Lévesque dut en mettre plusieurs à l’aise d’entrée de jeu, Les libres s’en tenant exclusivement au contexte de l’usine sans jamais chercher à revenir sur le passé des participants. En somme, ce que le documentaire fait, c’est regarder au présent des gens qui travaillent à améliorer leur futur. Bien sûr, tous n’y mettent pas la même conviction, une réalité que le film n’essaie pas d’édulcorer.

Rapidement, le projet est devenu important pour les participants. Sachant cela, Nicolas Lévesque s’est senti une responsabilité supplémentaire. « On m’a fait remarquer assez tôt que pour certains, ça devenait un objet de motivation de plus dans la réussite de leur parcours. Samuel, qui est devenu le “personnage” principal, il m’appelait chaque semaine pendant le tournage. »

D’ailleurs, Nicolas Lévesque est demeuré en contact avec la plupart des participants. « C’est toujours comme ça que j’ai envisagé la pratique documentaire. On ne peut pas juste “prendre” : il faut donner en retour aussi. » À cet égard, on peut dire qu’il est allé à bonne école.  

En transformation(s)

D’emblée, ce qui plaît avec le documentaire de Nicolas Lévesque, c’est sa spécificité. Car Les libres, s’il s’attarde à la réinsertion de plusieurs anciens détenus, le fait en s’en tenant à une partie bien précise du processus. Il s’agit de ce moment fragile de transition entre la prison et le marché du travail, ici une période de six mois de formation en entreprise. En un ingénieux effet miroir, c’est une usine de transformation du bois qui accueille ces participants qui vivent eux-mêmes diverses transformations. Le réalisateur propose une bonne modulation quant au niveau de proximité avec ces derniers. En cela qu’au début, une certaine distance prévaut, laquelle s’amenuise graduellement alors que les gens se livrent davantage, sans plus être conscients de la caméra (on pense aux émouvants passages lors des sessions de thérapie). Sur le plan visuel, Nicolas Lévesque, qui est également un photographe émérite, sait quand y aller d’un cadrage expressif ou, à l’inverse, s’abandonner au moment. La structure du film est pareillement réussie : efficace dans son évolution saisonnière de l’hiver à l’été, mais capable d’apartés quasi poétiques (exemple : cette participante qui lit à voix haute le questionnaire d’une étude universitaire un brin abstraite par-dessus des images de collègues affairés à des tâches on ne peut plus concrètes). Le résultat est éclairant, et surtout empreint d’un bel humanisme.

Les libres
★★★ 1/2

​Documentaire de Nicolas Lévesque. Québec, 2020, 94 minutes. En VSD à cinemaduparc.com, cinemamoderne.com, clap.ca.