Dans «Résiste!», Pony mange des villes

L’animatrice Gabrielle Laïla Tittley, alias Pony, avec l’artiste, activiste et homme d’affaires Joe Corré à Londres
TV5 L’animatrice Gabrielle Laïla Tittley, alias Pony, avec l’artiste, activiste et homme d’affaires Joe Corré à Londres

Les voyageurs dignes de ce nom le savent : le vrai visage d’une ville se situe rarement dans ses lieux les plus courus, mais plutôt dans ses recoins mal éclairés, là où le chauffeur de taxi vous mènera avec un large sourire d’approbation, bien qu’après s’être assuré que c’est bel et bien là que vous souhaitez aller. Voilà une leçon que quiconque a visionné les émissions créées par le regretté Anthony Bourdain — a fortiori Parts Unknown — aura rapidement assimilée.

« C’est drôle que tu parles de Parts Unknow, parce que c’est l’émission sur laquelle je trippe le plus », lance Gabrielle Laïla Tittley, artiste visuelle et hôte de Résiste !, nouveau magazine culturel de TV5, quelque part entre l’enthousiasme expansif de Mange ta ville et l’œuvre d’inapaisable curiosité du défunt chef new-yorkais. « Anthony Bourdain arrivait à avoir une connexion avec les gens, à transmettre une vibe super authentique », fait rare au cœur d’un paysage télévisuel où l’on flaire souvent la mise en scène derrière la rencontre prétendument vraie.

À l’instar de Parts Unknown, l’intelligence de Résiste ! réside moins dans un concept singulier que dans la simplicité de ce regard oblique et empathique que posent le réalisateur Alex B. Martin et sa camarade animatrice sur des villes ayant vécu des fractures : La Nouvelle-Orléans et l’ouragan Katrina, Atlanta et sa gentrification accélérée par la tenue des Jeux olympiques de 1996, Montréal et la méfiance envers les policiers ayant suivi, dans certains quartiers, la mort de Fredy Villanueva en 2008.

Une identité forte tenant en partie à une facture visuelle d’un rythme enlevé (parfois très MusiquePlus), ainsi qu’à l’aisance avec laquelle celle que l’on connaît sous le nom de Pony noue des conversations éclairantes, mais à bâtons rompus, avec des artistes de la marge — rappeurs, muralistes, chefs, organisateurs de soirées, artistes en art contemporain — tous épris de leur ville. « L’idée derrière le show, explique celle qui en est à sa première expérience d’animation, c’est aussi de mettre en lumière des gens qui reçoivent peu de reconnaissance. On aurait pu aller vers les classiques, des gens super populaires, mais je ne pense pas que ça aurait donné un portrait complet des villes où on est allés. »

Si elle s’entretient donc avec Armand Vaillancourt et Elisapie dans l’épisode qu’elle consacre à Montréal, ce sont sa visite chez le barbier des humoristes Lex et Wasiu dans Rivière-des-Prairies, ou sa virée nocturne dans la Petite-Bourgogne avec le MC Nate Husser, qui donnent l’impression — vive et réjouissante — de fouler les rues d’un Montréal que l’on explore trop rarement au petit écran.

« Il y a toujours une lueur d’espoir dans chacun des épisodes, mais on veut parler d’enjeux sociaux de façon réaliste, en ne “sugarcottant” rien », souligne la créatrice et mélomane, qui connaît très bien son hip-hop et qui regrette que ses représentants blancs et francophones bénéficient principalement de la tribune des médias de masse, au Québec.

Être noir et anglophone, comme Nate Husser, c’est partir avec deux prises, pour un rappeur montréalais ? « Oui, exactement ! Dans son cas, tu vois, c’était important pour moi de dire clairement que le fait qu’on ne le voit pas dans les médias témoigne d’un problème de racisme systémique. Je ne vois pas d’autres explications. On a une légende à Montréal et trop peu de gens le savent ! »

Ne pas ignorer la réalité

Fille d’une mère palestinienne et d’un père franco-ontarien, Gabrielle Laïla Tittley passe une partie de son enfance à Terre-Neuve, mais l’essentiel en Outaouais. Son pseudonyme Pony, à la fois nom d’artiste et nom de sa compagnie de vêtements aux imprimés ironico-socio-lolatiques, la propulse à partir de 2012 parmi les quelques figures connues du petit milieu de l’illustration québécoise.

« Je sens qu’on revient souvent à moi quand on veut parler d’illustrations pour des articles ou des reportages pour lesquels je pourrais nommer 200 illustrateurs plus pertinents », confie-t-elle (avec bienveillance) à propos de la petite paresse contribuant à ce que les mêmes noms réapparaissent sans cesse dans les médias.

Les citoyens de La Nouvelle-Orléans ont vécu épreuve par-dessus épreuve, mais ils sont tellement rayonnants. Ce sont tous des "storytellers" incroyables. Tu ne peux pas aller chercher de la bouffe dans un resto sans entrer dans une conversation de 15 minutes minimum.

Résiste ! revendique pour sa part une vision généreuse et englobante de la place de la culture dans nos vies. Étonnant exemple : à Atlanta, notre guide se rend au Magic City, uneboîte d’effeuilleuses dont les artistes de scène ont la réputation de pouvoir consacrer un nouveau morceau de rap, en le choisissant comme trame sonore. « Ça, c’était mon idée d’aller là ! s’exclame Gabrielle. Je voulais montrer la femme danseuse sous un autre angle, montrer qu’elle peut avoir du pouvoir. Je pense que de comprendre le rôle qu’elles peuvent jouer dans la trajectoire d’un rappeur nous donne une vision plus complète de la musique que l’on consomme. »

Pourquoi le verbe Résiste ! coiffe-t-il cette émission ? Parce que les artistes que Gabrielle Laïla Tittley y présente résistent à la pauvreté, à l’oppression et à la fragmentation du tissu social. La voyageuse raconte être revenue bouleversée de son séjour à La Nouvelle-Orléans, où elle a participé à la Second Line, ces flamboyants défilés dominicaux avec plumes, tambours et cuivres. « Les citoyens de La Nouvelle-Orléans ont vécu épreuve par-dessus épreuve, mais ils sont tellement rayonnants. Ce sont tous des storytellersincroyables. Tu ne peux pas aller chercher de la bouffe dans un resto sans entrer dans une conversation de quinze minutes minimum. Leur vie est rough, mais chaque dimanche, ils se réunissent en communauté. C’est un remède gratuit, être ensemble ! Tu ne trouves pas qu’on devrait prendre exemple sur eux ? »

La plus grande leçon humaine qu’aura reçue Gabrielle Laïla Tittley, lors de ses pérégrinations, qui l’ont aussi menée à Detroit et à Londres, et qui la mèneront ailleurs dans le monde une fois qu’il sera à nouveau possible de visiter le globe sans danger ? « Qu’il ne faut pas ignorer la réalité. On ne peut pas avancer en tant que société si on ne regarde pas la réalité en pleine face et si on remet constamment en doute la parole de ceux qui nous disent qu’ils ont vécu du racisme ou de la discrimination. »

Résiste !

TV5, dès le mardi 9 février, 21 h ; aussi en ligne dès maintenant à tv5unis.ca.

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