Surfer sur la célébrité contrefaite sur Instagram

Une scène de «Fake Famous» avec le réalisateur Nick Bilton (derrière) et un des faux sujets aspirant à la gloire sur Instagram, en pleine séance photo sur un vieux matelas et une piscine pour enfants.
Photo: HBO Une scène de «Fake Famous» avec le réalisateur Nick Bilton (derrière) et un des faux sujets aspirant à la gloire sur Instagram, en pleine séance photo sur un vieux matelas et une piscine pour enfants.

La vie sur Instagram n’est pas la vraie vie. C’est la prémisse, l’introduction, le développement et la conclusion de Fake Famous. Un documentaire qui explique, pour qui ne le savait pas déjà, qu’en réalité, l’eau n’est jamais aussi bleue, que le café au lait n’a jamais une aussi belle mousse et qu’il ne fait pas toujours chaud dans le désert.

On attendait beaucoup de ce film consacré au réseau social plébiscité par un milliard d’usagers. On s’attendait à quelque chose qui aurait dit… quelque chose. Mais après la série Influenceurs sur Vrak, après le livre No Filter de Sarah Frier, après le film Fabuleuses de Mélanie Charbonneau, après le documentaire The Social Dilemma sur Netflix, et après des tonnes d’articles et d’analyses sur la question, le journaliste et réalisateur Nick Bilton arrive quelques années en retard avec ce qu’il appelle « une expérience sociologique ».

En fait, son « expérience » consiste principalement à acheter de faux abonnés, de fausses mentions j’aime et de faux commentaires à trois personnes « ordinaires » pour montrer que plus le nombre de ces « Like » sera élevé, plus les trois sujets obtiendront des produits gratuits et des offres de collaborations. Shocking.

Esthétiquement, le film reprend les codes du réseau social : couleurs épurées et utilisation sporadique du format carré. Le journaliste-réalisateur, lui, se retrouve souvent devant une toile rose pastel. Rose comme le mur de la boutique du styliste Paul Smith.

Cette devanture à la couleur bonbon guimauve sise à L. A., devant laquelle des milliers de gens se prennent perpétuellement en photo, revient comme un fil conducteur visuel tout au long du documentaire. (Fait amusant : selon le site Los Angeleno, ce sont plus de 100 000 usagers par année qui publient une image mettant en scène le fameux mur sur Instagram.)

Cassé et authentique

Afin de se dédouaner, Nick Bilton, écrivain et reporter qui collabore à Vanity Fair, rappelle rapidement que, certes, pendant des années, il a défendu avec ardeur les réseaux sociaux, mais que, désormais, il sait qu’ils sont nocifs (en même temps que tous ses pairs commencent à le dire… coïncidence ?).

Honnêtement, il s’en sort un peu trop facilement. Avant, je trouvais ça vraiment extraordinaire; maintenant, je trouve ça vraiment dangereux, et voici mon film qui vous le démontre. Oui, mais… les nuances ? Son manque d’originalité lié à son manque de charisme n’aide pas à nous accrocher à son parcours, durant lequel il semble plus souvent exaspéré qu’investi.

Car si la moins intéressante candidate du trio embarque à fond dans son « expérience », le plus fascinant du lot, un dénommé Chris qui aime le gym, décide rapidement qu’il n’en a rien à faire d’être faussement populaire, faussement connu, faussement aimé. « J’aime mieux être cassé et authentique que riche et artificiel », tranche-t-il.

Puis, il se met à effacer les faux commentaires des faux abonnés que Nick Bilton s’entête à lui acheter. « C’est tellement nul ! Ça ruine mon Instagram ! » La mine du journaliste en entendant sa tirade en dit long… Il a beau faire semblant d’être compatissant, visiblement, ce petit Chris lui casse les pieds.

Il a beaucoup moins de mal avec Dominique, une aspirante actrice qui dit oui à tout. Faire une publication vantant les mérites d’un dentifrice reçu gratuitement ? Oui ! Participer à un voyage d’influenceurs toutes dépenses payées ? OUI ! Avoir plus, encore plus, toujours plus, de faux abonnés ? OUI, OUI, OUI !

Ce voyage, d’ailleurs, semble sortir tout droit d’un cauchemar absolu. Dans un car, en rang d’oignons, s’entassent des vedettes d’Instagram qui dorment ou fixent leur téléphone sans interruption entre chaque arrêt. Arrêt dans le désert pour prendre une photo dans le désert. Arrêt dans un centre commercial pour faire une photo dans un centre commercial.

Dans cette lignée plus étonnante, on notera également ce passage où un siège de toilette est utilisé par un usager d’IG pour représenter un hublot d’avion. Et ce road trip recréé dans une entrée de garage. (Regardez, je survole l’océan — dans ma salle de bain. Voyez comme je parcours l’Amérique les cheveux dans le vent — créé par un séchoir.)

Sinon, entre une image de Justin Bieber et une autre de Kanye West visant à montrer que la reconnaissance peut avoir des effets dévastateurs sur un artiste (encore une fois : peut-on aller plus loin dans le propos ?), le réalisateur interviewe brièvement quelques intervenants, dont la chroniqueuse techno du New York Times Taylor Lorenz, qui offre sa définition d’un influenceur : « Mi-entrepreneur, mi-vedette. » O.K. Également présente quelques instants : Sarah Frier, la journaliste de Bloomberg mentionnée plus haut, qui a consacré un essai complet à l’histoire d’Instagram. En fin de parcours, ses propos sont répétés presque entièrement par Nick B. Oups.

Pour un documentaire qui souhaite montrer le vide, il manque malheureusement de profondeur. Qu’est-ce que la célébrité ? Le succès contrefait reste-t-il un succès ? L’un des sujets de « l’expérience » en viendra à la conclusion que « les gens prennent Instagram trop au sérieux ». Peut-être que, dans ce cas-ci, l’équipe du film ne l’a pas fait assez.

 

Fake Famous

HBO et Crave, le 2 février, 21 h