Doubler pour mieux dérider

Pour Virginie Fortin, «Les doubleurs», c’est une occasion de franche camaraderie et de petits délires contrôlés avec Louis Courchesne et Arnaud Soly, deux pros de l’humour friands de doublages un peu bancals, et surtout très décalés.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Pour Virginie Fortin, «Les doubleurs», c’est une occasion de franche camaraderie et de petits délires contrôlés avec Louis Courchesne et Arnaud Soly, deux pros de l’humour friands de doublages un peu bancals, et surtout très décalés.

Dans le beau milieu de la culture et des médias, on les surnomme « les fils et les filles de… » :des enfants évoluant, parfois péniblement, dans le sillage de leurs célèbres parents, déterminés non seulement à se faire un nom, mais un prénom. Certains ne cachent pas la lourdeur de leur bagage génétique, prévenant l’entourage que les comparaisons ne sont pas bienvenues, les questions indiscrètes encore moins.

Rien de tout cela avec l’humoriste et comédienne Virginie Fortin. C’est elle-même qui prendra spontanément les devants alors qu’on s’apprêtait à dresser une liste courte, mais non exhaustive, des grandes voix du doublage québécois. En effet, celle de son père Bernard Fortin (La petite vie, Providence, L’heure bleue) est incontournable pour quiconque visionne en version française des films mettant en vedette Tom Hanks et Woody Harrelson, ou rigole devant l’increvable et irrévérencieuse série télévisée Les Simpson.

« Quand j’étais au secondaire, tout le monde connaissait Bernard, dit celle qui a délaissé le qualificatif “papa” lors de ses débuts à la LNI en 2007 alors que le Bernard en question était l’entraîneur de son équipe. Je lui disais toujours qu’il finirait par devenir le père de Virginie. Depuis mes débuts en humour, et surtout après avoir gagné En route vers mon premier gala Juste pour rire [en 2013], quand il m’écrit, il signe : le père de Virginie ! »

La fille a bien sûr suivi ses traces et répondu à l’appel des planches, mais Virginie Fortin le fait à sa manière, à la fois en autodidacte (elle n’a jamais fréquenté une école de théâtre, encore moins celle de l’humour) et riche de plusieurs diplômes universitaires (études littéraires et études russes à McGill avec une immersion de cinq semaines à Saint-Pétersbourg ; communications à l’UQAM). Maîtrise-t-elle à la perfection les techniques du doublage, où la rapidité d’exécution demeure l’une des grandes qualités recherchées ? Pas le moins du monde, et c’est une des nombreuses choses qui l’enthousiasmaient en participant à ce laboratoire d’humour nommé Les doubleurs.

Un espace de liberté

Celle qui a fait ses débuts d’actrice dans la série Trop, dont la troisième et ultime saison est présentement diffusée à ICI Radio-Canada Télé, et d’animatrice à L’heure est grave, en 2018-2019, sur les ondes de Télé-Québec, n’allait pas bouder son plaisir de retrouver de grands amis et des collaborateurs de longue date. Car Les doubleurs, c’est une occasion de franche camaraderie et de petits délires contrôlés avec Louis Courchesne et Arnaud Soly, deux pros de l’humour friands de doublages un peu bancals, et surtout très décalés, pratiquant cet « art » en diverses occasions et sur différentes plateformes, dont Instagram pour Soly, avec un succès certain.

« Nous ne sommes pas de vrais doubleurs », insiste Virginie Fortin, comme pour souligner à quel point cette série imaginée par Louis Courchesne et Isabelle Larivière constituait aussi un espace de liberté pour rire « et faire des erreurs », avec des invités capables de jouer le jeu comme Catherine Brunet (« Elle a tellement de métier qu’on se demandait ce qu’on faisait là ! »), Rosalie Vaillancourt, Mélissa Bédard, Sonia Cordeau, Pierre-Yves Roy-Desmarais (celui qui incarnait le virus de la COVID-19 dans le générique d’ouverture du dernier Bye Bye), etc.

Grâce à des jeux-questionnaires provenant d’autres pays, des fictions récentes de la télé québécoise (Les Simone en téléréalité !) ou des trouvailles dénichées sur le Web, les trois complices et leur invité détournent le sens des images pour aller dans toutes les directions, parfois insolents, parfois absurdes, surtout quand le quatrième larron doit se doubler lui-même, sans répéter ce qu’il ou elle avait dit à l’origine. Il y a même un segment, parmi les plus amusants, où les doubleurs en herbe improvisent devant une scène de cuisine tirée d’un vieux film américain, pigeant un thème sur lequel ils brodent pendant quelques minutes — avec les fous rires et les périls qu’on imagine.

En plus de travailler avec des amis, Virginie Fortin y retrouve le plaisir euphorique de ses débuts en improvisation, elle qui a beaucoup roulé sa bosse, et voyagé, depuis 13 ans, avec des perfectionnements professionnels en stand-up comique à Chicago et à Toronto. Pendant toutes ces années, elle a vu de près le milieu de l’humour se transformer à la faveur de quelques tremblements de terre, dont celui provoqué par le mouvement #MoiAussi.

Faire sa place

La place des femmes dans cette industrie réputée machiste n’est plus la même dans ce qu’elle n’hésite pas à qualifier encore de boys’ club. « Quand j’ai commencé, je me sentais spéciale d’y être intégrée… et c’est ça qui est insidieux. Les gars te donnent l’impression que les autres filles sont tes compétitrices, parce que nous nous battons toutes pour la même chaise à leur table. La réalité, c’est qu’il n’y a pas assez de chaises à cette table ! »

Ce monopole a forcément un impact sur le discours des humoristes, trop longtemps homogène selon Virginie Fortin. « Les gars parlent tous de la même chose depuis un moment, et on en vient à croire que c’est ça, l’humour. Plus de femmes dans le milieu leur permet de ne plus avoir peur d’exprimer leurs inconforts : c’est encore un boys’ club, mais qui est au courant qu’il en est un ! » Et ne lui parlez pas des lamentations derrière le désormais célèbre « On ne peut plus rien dire ». Car ceux qui s’en plaignent « ne font que dire et redire des choses mille fois entendues pendant les années 1990 ».

Pour l’humoriste, les changements (de ton, de style, d’univers) sont visibles « parce que l’on assiste à une démocratisation de la parole, car les gens que l’on insulte ont maintenant un petit micro », forçant tout le monde à plus de réflexion au moment où ils écrivent leurs blagues. Mais toutes les contradictions sont loin pour elle d’être résolues. « Certains ont le micro et chialent qu’on ne peut plus rien dire alors que plusieurs n’ont pas de micro et crient tous ensemble pour arrêter les insultes. »

Au milieu de ces bouleversements, Virginie Fortin reconnaît sa chance d’avoir pu travailler avec une certaine régularité au cours des 10 derniers mois marqués par la pandémie, s’interrogeant sur la fin possible de son spectacle solo Du bruit dans le cosmos (« Une dizaine de dates étaient encore prévues. »), s’appliquant à maîtriser le portugais en suivant des cours en ligne à 6 h du matin « en direct de Lisbonne », rêvant parfois d’être professeure d’anglais à Saint-Pétersbourg. Devant tant de curiosité, d’éclectisme et d’amour pour le voyage, ce choix de carrière ne surprendrait sans doute personne. À commencer par le père de Virginie.


À voir en vidéo

Les doubleurs

Tou.tv Extra, dès le 21 janvier