Si Emily Dickinson avait eu un compte Instagram

La signature visuelle est éclatée. Le monde intérieur de la poète est présenté de façon aussi vive que celui qui l’entoure. «Elle quittait rarement sa maison, rappelle la scénariste Alena Smith. Ses expériences du réel étaient répétitives, ennuyeuses. Mais d’un autre côté, elle avait une imagination incroyable qui lui permettait de faire des voyages éclatés.»
Photo: Apple TV+ La signature visuelle est éclatée. Le monde intérieur de la poète est présenté de façon aussi vive que celui qui l’entoure. «Elle quittait rarement sa maison, rappelle la scénariste Alena Smith. Ses expériences du réel étaient répétitives, ennuyeuses. Mais d’un autre côté, elle avait une imagination incroyable qui lui permettait de faire des voyages éclatés.»

Qu’est-ce qui arrive quand notre plus grande peur setrouve aussi à être notre plus grand rêve ? Quand notre désir d’être célèbre est égal à celui de rester dans l’ombre ? Enfermée dans sa chambre en Nouvelle-Angleterre, Emily Dickinson se pose ces questions au son d’une chanson pop.

Comme elle voit flou, un médecin lui a suggéré d’arrêter d’écrire. « ARRÊTER D’ÉCRIRE ? ! » Impossible.

Voilà qu’arrive au village d’Amherst un certain Sam Bowles. Belle allure, beau portefeuille, montagne d’ambition. Il veut éditer un journal. Il veut publier des poèmes. Du moins, c’est ce qu’il dit. Il dit aussi qu’il suit sa propre philosophie : « Bouger vite. Briser des choses. » Comme Mark Zuckerberg.

Et pour bouger, ça bouge dans Dickinson, succès-surprise d’Apple TV+ lancé l’an dernier et porté par « la fille qui a joué dans True Grit des frères Coen », soit Hailee Steinfeld.

Marqué d’anachronismes volontaires, ce biopic épique montre par exemple la femme de lettres américaine cuisinant un gâteau tandis que résonne le tube hip-hop Make That Cake de LunchMoney Lewis.

Avec son cocktail fait d’histoires d’ados, de comédie, de romance et de drame, Dickinson est une série d’époque, la nôtre. Même si tout se déroule dans les années 1850.

Avec force énergie, fraîcheur, couleurs éclatantes et jupes à volants, la production met en scène des influenceurs (du XIXe siècle) joués par des influenceurs (du XXIe siècle). « La première saison était davantage une histoire de passage à l’âge adulte dans la tradition de John Hugues et des films amusants des années 1980, remarque Adrian Enscoe. Désormais, les personnages sont aux prises avec des problèmes de grandes personnes. »

Dans ce cadre « beaucoup plus mature », l’acteur incarne le frère de l’héroïne, Austin Dickinson. Comme la plupart des protagonistes, ce gaillard qui peine à suivre les standards de son temps fait face à de nombreuses embûches. Le fait que son épouse, Susan Gilbert, soit aussi la flamme de sa sœur n’est pas le souci qui le tracasse le plus.

Austin veut des enfants, sa femme n’en veut pas. Elle veut acheter des chevaux, lui ne peut pas. La caisse familiale est à sec. Mais il faut maintenir les apparences. « Il tente de garder cette image de nouveau patriarche, d’homme de la maison, confie Adrian Enscoe. Mais il se sent vulnérable. Comme s’il mourait de l’intérieur. »

Notons que la mort, dans Dickinson, est bien présente. C’est le rappeur Wiz Khalifa qui l’incarne.

Authentique autopromotion

C’est portée par « l’envie de briser les barrières et de faire éclater les limites » qu’Alena Smith a conçu cette série. Elle joue avec les codes, le langage. Ses personnages se donnent du « dude », du « bébé » et trouvent que les choses sont « vraiment cool ».

Vraiment cool, ces fêtes qu’ils organisent sans relâche. Vraiment cool, l’attention qu’ils reçoivent. Emily Dickinson, par contre, hésite. Elle n’est pas certaine de trouver ça cool, d’être connue. Alena Smith non plus. « Il y a une raison pour laquelle je suis scénariste, pas actrice. J’aime créer sans que le public sache ce qui est réel, ce qui est inventé. »

Même chose, pourrait-on dire, pour sa relecture de la vie d’Emily. Quels éléments sont vrais ? Lesquels sont fictifs ? Mais est-ce si important ? semble demander Alena Smith.

Dans un article du New York Times, plusieurs universitaires enseignant l’œuvre de la poétesse ont salué son travail d’adaptation. Et sa façon de dépeindre l’héroïne littéraire comme une femme « audacieuse, forte, téméraire et tordante ». Coincée ici « entre son désir d’authenticité et d’autopromotion », comme le dit la scénariste.

C’est d’ailleurs pourquoi Emily-la-rebelle planche ici sur son célèbre poème I’m Nobody ! Who are you ? N’est-elle réellement personne ? Et veut-elle vraiment devenir quelqu’un ?

Hier aujourd’hui

La deuxième saison commence deux ans avant la guerre de Sécession et aborde les questions de justice sociale. Néanmoins, ces dernières semblent présentées de façon lustrée, sans trop d’aspérités. Plaquées, parfois.

Anna Baryshnikov, qui incarne la sœur d’Emily Dickinson, « la mystérieuse Lavinia », estime toutefois que la production « nous permet d’examiner de façon critique comment les structures établies alors dominent encore nos vies aujourd’hui ».

L’actrice dit « mystérieuse », car, lorsqu’elle a visité le musée consacré à la poétesse, sis au Massachusetts, elle a demandé au guide s’il pouvait lui en dire davantage sur qui était Lavinia. Sa réponse ? « Eh bien, nous ne savons réellement rien à son sujet. Outre le fait qu’elle était très sensuelle. »

Cette sensualité, Alena Smith l’a donnée à plusieurs protagonistes. À celle qui a écrit Wild Nights — Wild Nights ! en premier lieu. « Les désirs d’Emily Dickinson ne correspondaient à aucune narration traditionnelle, à aucune structure normative. J’ai voulu montrer ses rencontres polyamoureuses avec des femmes, avec des hommes et même avec la mort. J’ai souhaité faire éclater toutes les cases, comme tant de jeunes le font de nos jours. »

La signature visuelle est également éclatée. Le monde intérieur de l’artiste est présenté de façon aussi vive que celui qui l’entoure. « Elle quittait rarement sa maison, rappelle la scénariste. Ses expériences du réel étaient répétitives, ennuyeuses. Mais d’un autre côté, elle avait une imagination incroyable qui lui permettait de faire des voyages éclatés. »

En parlant de « celle qui a signé près de 2000 poèmes, mais dont le travail aura à peine été reconnu de son vivant », Dickinson parle de création. Celle de poèmes, celle d’un journal, celle de Central Park. Celle de souvenirs, celle de nouvelles technologies. « Avez-vous entendu parler du code Morse ? » s’enquiert un convive.

Les références aux réseaux sociaux imprègnent le récit. « Il y a une similitude entre Instagram et les grands salons que les personnages tiennent dans la deuxième saison, avance Adrian Enscoe. Tous deux sont des lieux où l’on projette une image que l’on souhaite que les autres perçoivent. »

Sa collègue Anna Baryshnikov renchérit : « J’ai eu un grand moment de clarté pendant le tournage. Aha ! Peut-être que le fait que personne ne savait qu’Emily Dickinson était en train de créer cette œuvre géniale, et que personne n’était en train de la commenter en temps réel, c’est précisément la raison pour laquelle elle nous a laissé autant d’écrits stupéfiants. »

Dickinson, saison 2

Apple TV+, dès le 8 janvier